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Jacqueline Mesmaeker, quelques updates

En attendant l’exposition monographique de Jacqueline Mesmaeker à Bozar et à l’heure de toutes les découvertes et redécouvertes online, quelques updates sur le site internet de la galerie. Bonne visite virtuelle de ces quelques pages qui jalonnent un parcours aussi fécond que poétique.

Une introduction 

Les papiers peints, 1974

Enkel zicht naar Zee, naar West

Les Charlottes

Les Antipodes

L’Androgyne

Les Régentes

Les Introductions roses

Les Lucioles

Time Table Fax 1997

Les péripéties

Exode

Wild Boat in the North Sea

Ouest-Sud-Ouest

Introduction rose, 165 x 35 x 27

J’ai vu que tu n’as pas vu 

Petrus Alexiowitz

1998

Bolsena, tempête sur un lac volcanique

Les expositions : 2019, 2019, 2017, 2015, 2013, 2012, 2011

Biographie

Bibliographie

 

Jacqueline Mesmaeker, un portrait par Saskia De Coster

Lu dans le Standard de ce samedi 14 mars, ce portrait de Jacqueline Mesmaeker par Saskia De Coster. 

Les connaisseurs l’appellent parfois la Louise Bourgeois belge. Et ce n’est qu’à 91 ans que Jacqueline Mesmaeker reçoit une reconnaissance internationale. Avec une exposition rétrospective, Bozar revient sur son univers poétique. « Les hommes n’ont pas pris ma place. J’ai toujours été très seule ».

Les yeux brillants, elle m’attend, un foulard rose enroulé autour d’elle, un ordinateur portable Apple posé sur la table devant elle. Tout dans son appartement lumineux près du bois de la Cambre à Bruxelles respire l’atmosphère d’un studio. Une cascade de lettres peintes sur un mur, des pinceaux et objets d’art sont dispersés dans les pièces selon une logique insondable. A 91 ans, Jacqueline Mesmaeker rayonne l’inviolabilité et la douceur d’une voyageuse infatigable qui a beaucoup vu au fil des ans. Avant même que je m’asseye, elle m’invite à boire quelque chose et à manger un sablé.

Le 25 mars, sa première grande rétrospective s’ouvre au Bozar à Bruxelles. « Je dors plus mal que jamais », avoue-t-elle en riant, son déambulateur à côté d’elle comme un animal endormi qu’elle réveille de temps en temps pour, par exemple, chercher un singulier cahier d’école, « avec lequel tout a commencé ».

Jacqueline Mesmaeker est née en 1929, ce qui fait d’elle une contemporaine de l’artiste Marcel Broodthaers et de l’écrivain Hugo Claus. A l’opposé de tous les courants et icônes, elle a mené sa vie artistique à sa manière. Installations, aquarelles, vidéos, photographies : toutes font partie de son univers poétique et en partie insaisissable. Les oiseaux, par exemple, qui est actuellement exposée avec d’autres œuvres de la jeune femme au Museumcultuur Strombeek/Gand, est une installation vidéo délicate. Des oiseaux sont projetés en vrac sur des toiles de soie. Dans leur vol en plongée, ils s’échappent constamment de votre champ de vision. Dans une autre œuvre clé, Versailles avant sa construction(1985), son jeu avec le temps est magnifiquement exprimé. Il s’agit d’un cadre majestueux, une photographie de terres argileuses et grasses entourées de bois. J. Mesmaeker imagine un lieu fictif, Versailles,avant que le Roi Soleil Louis XIV n’y fasse construire son palais mégalomane. Le temps est une matière vivante pour Jacqueline Mesmaeker, les souvenirs sont à portée de main et nous en faisons nous-mêmes l’absurde. Ou comment une personne de 91 ans a refusé de célébrer la mélancolie tout au long de sa carrière.

UNE HORLOGE

Tout a commencé par des pas incertains. À l’âge de cinq ans, Jacqueline Mesmaeker a eu des problèmes de motricité. Pour apprendre à marcher correctement, elle a été envoyée dans une école spécialisée en Suisse.  « C’est mon premier souvenir : il faisait nuit noire et il neigeait, mon père m’a déposé de nuit dans un village d’horlogers dans les Alpes, là où était l’école. J’y ai découvert quelque chose qui a déterminé le reste de ma vie ».

Elle ne trouve pas le cahier scolaire de cette époque parmi tous ses livres. Son assistante, Marie, n’y réussit pas non plus. « Je voulais vous montrer une image d’une horloge qui figure dans ce premier carnet de notes. À cinq ans, j’ai soudain découvert un objet qui garde la trace du temps. C’était comme un miracle. Comme si j’étais éveillée et que je comprenais très inconsciemment qu’il existe une chose, la culture, une façon de capturer et de manipuler le temps en tournant un pointeur. C’était une période joyeuse, même si mes parents me manquaient et que je pleurais chaque fois que j’entendais leur voix au téléphone. J’avais quelque chose à chérir pour le reste de ma vie ».

Son père est un homme érudit qui lit beaucoup et transmettait ses livres à ses enfants. Jacqueline Mesmaeker a grandi pendant la Seconde Guerre mondiale. « Adolescente, j’ai essentiellement vécu à l’intérieur. Nous ne pouvions pas sortir, nous devions garder les lumières éteintes pour que les pilotes des avions de chasse, au-dessus d’Uccle, ne nous voient pas. A l’intérieur, il n’y avait presque pas de distraction, et la radio ne diffusait que très peu. Des livres et d’autres choses, c’est tout ce que nous avions. Dans l’obscurité de ma chambre, j’ai appris à me plonger dans quelque chose. Maintenant je suis à nouveau coupée du monde extérieur, car je ne peux plus sortir. Pour moi, Internet ne remplace pas ce que je pourrais vivre en me promenant dans la ville ou dans un musée. J’ai toujours apprécié de regarder autour de moi et d’appréhender le monde avec avidité ».

Elle montre la cheminée derrière moi. Pas un crucifix à voir, mais une collection d’objets. « Toute ma vie, j’ai collectionné. Maintenant, je n’y ajoute plus rien. Entre ces quatre murs, il y a tout ce qui me fait aller plus loin ». Sur la cheminée, il y a  un dessin encadré d’un marin, une sculpture en bois de l’arrière de la tête d’une femme, une grande pierre, un livre…

«  C’est ici que je fais mes histoires depuis quelques années. Je déplace les objets et je les utilise pour construire de nouvelles scènes ». L’aspect enfantin de l’acte est touchant, bien que la scène ne soit pas immédiatement déchiffrable, ce qui est typique de son travail. Les significations naissent et périssent ; en tant que spectateur vous devez avoir envie de regarder et de faire un récit, mais J. Mesmaeker vous donne quelques clés pour entrer à l’intérieur. Elle nous raconte qu’elle a reçu le dessin du marin il y a longtemps de sa tante bien-aimée, une infirmière psychiatrique au grand cœur pour l’art. « Penser à un ami lointain dans le crépuscule d’automne », lit-on au dos.

EVITER DE GENER

« Ce que je fais est une forme de prière », dit-elle. C’est une façon de trouver un lien avec le plus élevé, un lien avec l’absolu. Ce que, d’ailleurs, personne ne trouve jamais. Mais le plus important est de continuer à essayer. Dans des moments de grâce, des moments de grâce inattendus, je suis pris en embuscade et je me mets à réarranger et réarranger. C’est ainsi que tout reste en vie ».

Aussi ésotérique que cela puisse paraître, l’art de Jacqueline Mesmaeker est fermement ancré dans la réalité. Elle a commencé dans les années 1960 comme styliste et architecte d’intérieur, « l’application pratique de l’art ». En 1967, elle est diplômée de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. « Ma tante, l’infirmière, m’a appris l’amour des arts plastiques. Mes créations textiles se sont progressivement transformées en art. J’ai commencé à me concentrer de plus en plus sur la création sans utilisation immédiate, mais je n’ai jamais voulu que ce soit génial. Il y a beaucoup d’artistes qui veulent planter quelque chose dans le monde, planter un drapeau, délimiter un territoire. Je ne poursuis pas une forme d’immortalité avec mon travail. Au contraire, j’ai toujours voulu éviter de gêner les autres œuvres d’art avec mon travail ».

Qu’il s’agisse de modestie, elle ose douter. « Quand, enfant, j’ai entendu un orchestre jouer à la radio, j’ai agité les bras, fermement convaincue que je pouvais être le chef d’orchestre. Mais un chef d’orchestre ne fait pas un morceau de musique, il essaie de l’orienter dans la bonne direction et d’en transmettre correctement les subtilités. Je veux lever un peu le voile sur le monde quotidien qui nous entoure. La montrer presque invisible et la partager avec un spectateur. Prenez un autre biscuit, ils sont très savoureux ».

REGARDER, C’EST RESPIRER

Avant même l’ouverture de la grande rétrospective Mesmaeker au Bozar, le célèbre musée Reina Sofia de Madrid a acheté deux de ses œuvres. Après toutes ces années, son œuvre est de plus en plus reconnue. Pendant la majeure partie de sa carrière, Mesmaeker a vécu dans l’insatisfaction totale des grandes galeries. Elle a carrément refusé d’exposer son travail avec les grands. Elle préférait rester en dehors du circuit commercial de l’art.

Les galeries de haut niveau sont trop stressantes pour moi. Toutes ces attentes auxquelles vous devez répondre. En tant qu’artiste, vous êtes dans le pétrin et vous devez vous produire. L’espace qui est mis à votre disposition est littéralement fixé à l’avance. L’envie de mettre au monde une oeuvre en criant très fort m’est complètement étrangère. J’ai peut-être eu cette tendance un peu trop forte par moments, cette tendance à la petitesse. L’artiste Yvan Flasse m’a dit un jour : « Si tu ne montres pas, cela n’existe pas, Jacqueline ». Mais pour moi, l’art est avant tout un moyen de transmettre quelque chose, ce n’est pas un produit fixe à vendre.

En 1995, elle crée des Contours clandestins. « C’était l’époque où les arts de la rue étaient très présents, mais je n’avais pas envie de montrer mon travail à l’extérieur. L’idée que vous puissiez tomber par hasard sur une œuvre m’a séduite. J’ai donc fait une centaine de croquis dans une maison vide, pleinement consciente que la plupart de mes croquis allaient échapper à l’attention ».

« Regarder est une forme de respiration. Nous, les humains, passons toute la journée à faire cela. Et en même temps, il se passe tellement de choses chez nous. Avec mon art, je veux transmettre quelque chose que quelqu’un d’autre n’aurait peut-être pas vu. La transmission est si belle. Mais vous devez émettre sur une certaine fréquence, comme à la radio, sinon il y a beaucoup de choses que vous ne découvrez pas ».

VOIX INTÉRIEURE

Son assistante Marie attire mon attention sur les couches de papier peint que Jacqueline Mesmaeker a gratté dans sa chambre. Certains fragments sont restés, d’autres ont été repeints, il y a des îlots de papier peint pour enfants qui ont maintenant une nouvelle vie.

« Ma chambre a toujours été mon studio, même à l’adolescence, dit-elle. Une grande carrière ou des études universitaires, ce n’était pas pour moi. Il ne faut pas oublier que la guerre a déterminé beaucoup de choses. Mon mari et moi avons fait tout ce que nous pouvions. J’ai pris soin de mes deux fils. J’ai enseigné et fait de l’art. Ce qui a toujours été une constante dans mon existence, c’est ce leitmotiv que je connaissais au plus profond de moi-même, un désir difficile à mettre en mots. J’ai toujours écouté ma voix intérieure, même si, bien sûr, il y a eu des périodes où j’ai eu des difficultés. J’ai suivi mon propre chemin. Autour de moi, tout était attendu. Dans les années 70, par exemple, il était de bon ton pour les artistes d’être féministes. Mais je n’ai jamais voulu faire partie d’un groupe. Le militantisme ne me convient pas, car c’est une forme de regard si mécanique, très éloignée de ce que je vise. Dans le militantisme, vous êtes piégé par la forme… Il fait chaud ici, non ? – Marie, l’assistante est en train de régler à nouveau le thermostat.

Jacqueline Mesmaeker ne veut pas le salir avec trop de mots, mais elle estime que le petit monde de l’art n’a jamais répondu à ses attentes. J’ai toujours ressenti assez de liberté pour pouvoir faire mes propres choses. Je considérais les hommes qui m’entouraient comme des amis et des collègues. Je soutiens certainement la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes, mais ce n’est pas mon combat. Les hommes n’ont pas pris ma place ni ne m’ont effacée. J’étais très seule, cela a peut-être aidé ».

Elle ouvre l’ordinateur portable devant elle et me montre une version scannée du « CV » qu’elle vient de faire. « Arrêter » ? Il n’en est pas question. Tout comme Panamarenko qui a cessé de faire de l’art à l’âge de 65 ans ? Je ne peux de toute façon plus le faire. Ma vie et mon travail sont complètement imbriqués ». Son CV est un tableau. La plupart des cases contiennent un dessin, avec un mot et une année, par exemple un cercueil avec « Montréal » et « 1990 » écrits à côté. En 1990, sa sœur est morte au Canada. Les quatre cases suivantes sont vides. « J’ai beaucoup de difficultés avec tout type de départ. Je ne peux pas le supporter. Au moindre adieu, je ne suis plus sur la carte ».

En 1993, elle réalise Mythologie du naufrage. Elle y évoque le naufrage du Herald of Free Enterpriseau large des côtes de Zeebrugge, qui a coûté la vie à 193 personnes. L’actualité des réfugiés en bateau se faufile aussi dans son travail. L’oeuvre sera différente à Bozar. Chaque exposition de Mesmaeker est une réinterprétation. Son travail doit rester en mouvement constant. « Je vous montrerai le carnet avec le mécanisme de l’horloge la prochaine fois, dit-elle. Mais restez aussi longtemps que vous le souhaitez, nous avons tout le temps.

(traduction JMB)

Jacqueline Mesmaeker, arco 2020 special project, les images


Jacqueline Mesmaeker
Introductions Roses,165 x 35 x 27
2019
chêne, huile de teck, textile,, 165 x 35 x 27 cm

Dans le milieu des années 70, au début de sa carrière artistique, l’artiste a emménagé dans un appartement situé dans un immeuble conçu la même année que sa naissance. La pièce où elle se tient est claire et lumineuse et, à première vue, rien ne la distingue d’un espace domestique habituel. C’est là qu’elle vit et travaille entourée d’objets aux origines diverses. Certains d’entre eux proviennent d’un héritage familial, comme ces assiettes datant du milieu du 19èmesiècle dans lesquelles elle sert le goûter à ses visiteurs ou ce portrait de fillette, un tableau d’origine hollandaise. D’autres objets ont été trouvés, chinés dans des brocantes ou encore acquis à haut prix. La place qu’ils occupent dans l’espace ne doit rien au hasard. Chaque objet porte en lui son histoire, elle se tisse à la situation présente, reste ouverte à des configurations futures et sa présence même en ces lieux devient une affirmation de sa virtualité à devenir élément d’une oeuvre. En réalité, puisqu’ils se trouvent dans l’appartement atelier, ces objets sont déjà des oeuvres. L’art de Jacqueline Mesmaeker, bien que fortement ancré dans le présent, joue avec le tissage des temps. Souvent, elle reprend une pièce réalisée dans le passé et la plonge dans un nouveau contexte, elle la confronte à une situation inédite et révèle ainsi une portée déjà présente, mais cachée, dans la pièce initiale. Les deux anciennes pièces qui occupent l’artiste actuellement ouvrent la voie à en évoquer d’autres encore.

Un monument

En 1989, lors de l’exposition ‘Ontbegrensd Beeld’ dans l’Augustijnenkerk à Maastricht, on pouvait voir un parallélépipède de béton dressé au pied de la chaire de vérité. L’artiste nous décrit cette oeuvre  : « Une colonne en béton vibré pesant 300kg. Elle contenait un flambeau à 5 branches, qui, enfoui dans la masse devenait invisible. Quatre angles creusés dans le béton encore frais en indiquent l’emplacement. Nul ne pouvait se douter que cette masse renfermait un objet. Et c’est par l’intermédiaire d’une gammagraphie réalisée par le secteur Energie de Cockerill Sambre, que l’objet devenait tangible. ». Le volume de béton a disparu, perdu lors d’un transport. Il en reste les gammagraphies et un photogramme réalisé à la lumière d’une bougie mais, refusant qu’on puisse le voir, l’artiste l’a emballé ou embaumé dans un tissu noir (tout comme elle avait emballé ou embaumé le candélabre dans le béton).

Comme les photographies de l’époque nous la montrent, la pièce entretient une relation directe avec l’art minimaliste américain du début des années 1960 : un volume pur, simple qui ne représente que lui-même. Mais déjà chez les minimalistes, la relation au corps et à son échelle est une dimension bien présente (même si certains d’entre eux s’en défendent). L’exemple le plus éclairant à cet égard est sans doute la performance de Robert Morris de 1961. Un rideau de scène s’ouvrait sur une colonne dressée. Rien ne se passait pendant trois minutes et demie et, soudain, la colonne tombait. Trois minutes et demie se passaient à nouveau et le rideau se refermait. Une colonne de bois et sept minutes résumaient une vie d’homme.

La stèle se dressait au milieu des visiteurs des expositions[2], une colonne donc une statue, dont la stature était la taille de l’artiste. ‘Statue’ et ‘stature’, les termes sont proches et ils contiennent l’idée d’établir, de dresser, de maintenir. Est-ce pour autant une forme d’autoportrait ? Car la ‘statue’ de Jacqueline Mesmaeker comportait encore d’autres éléments qui la différenciaient des oeuvres minimalistes. En premier lieu, les quatre ronds à béton qui dépassaient sur la face supérieure, étaient les traces visibles de son processus de fabrication et de son ancrage dans le réel. Ensuite, les quatre cadres esquissés par leurs angles sur le haut du volume signalaient le chandelier contenu dans le volume, ils désignaient l’invisible. Et si l’on considère la pièce telle que l’artiste l’a décrite et telle qu’elle a été montrée à plusieurs reprises, on doit aussi prendre en compte les gammagraphies qui l’accompagnaient et attestaient de la présence d’un objet invisible. En fait de preuve, c’est d’images fantomatiques et confuses qu’il s’agit ; elles sont pourtant totalement indicielles et ‘scientifiques’. Le contraste est considérable entre la masse de béton et l’image incertaine du chandelier. L’oeuvre se présente alors comme un travail sur la question du ‘voir’. L’interrogation de la vision et du regard, les relations entre visible, invisible et disparition sont des leitmotive du travail de l’artiste, une de ses oeuvres s’intitule d’ailleurs ‘J’ai vu que tu n’as pas vu’.

Rose

Si la couleur est présente dans l’oeuvre de Jacqueline Mesmaeker – on peut citer les ‘Bourses de ceinture’ (2018), ‘Parking en or’ (1984) ou encore ‘Contours clandestins’ (1995) -, elle n’y occupe pas une place déterminante. Avec une exception de taille : la couleur rose. Elle emprunte son nom à celui d’une fleur, elle est souvent associée à l’enfance et à la féminité, elle est aussi celle de la peau de l’homme blanc et donc une question fondamentale de la peinture, celle de l’incarnat. Elle varie du plus criard au presque blanc, se teinte de jaune, de bleu, mais chez l’artiste, c’est toujours un rose moyen. Dès 1974, on trouve ‘Lapin’ : une silhouette de lapin formée de points roses et bleus répétée sur 17 dessins en perdant chaque fois un peu de ses points, jusqu’à disparaître. L’ensemble est précédé d’un extrait d’ ‘Alice au pays des merveilles’ de Lewis Caroll, celui de la rencontre d’Alice et du lapin (rappelez-vous : il est blanc et ses yeux sont roses). En 1975, ‘Portes roses’ comprend une suite de nonante-six dessins avec un rectangle rose dans le bas de la page, un mot dans le haut. Tous ces mots forment un paragraphe du même ‘Alice au pays des merveilles’. Au fur et à mesure que la place occupée par le rectangle s’agrandit sur la feuille, le rose pâlit jusqu’à disparaître. Tout se passe comme si le rose avait pris possession du corps du lapin, qu’il l’accompagnait dans ses déambulations dans l’espace et le contaminait ; les portes, comme le lapin, finissent par disparaitre dans le blanc de la page. On pourrait classer ces deux pièces dans une nouvelle catégorie du questionnement du regard : ‘disparitions roses’.

En 1995, l’artiste a réalisé ‘Introductions roses’, une série de 40 diapositives décrivant une intervention réalisée dans son appartement. « On bourre de fragments de tissu rose quelques fentes ou quelques trous qui se comparent, ainsi parés, au vide, au noir, au gris. Le rose révèle le gris et le noir » écrivait l’artiste à propos de cette oeuvre. Souligner l’angle d’une moulure, l’espace laissé libre entre le plancher et la plinthe, combler les trous réguliers d’une planche, les pores d’un galet éponge ou encore marquer le centre d’un livre ouvert. Les ‘Introductions roses’ s’apparentent aux ‘Contours Clandestins’ (1995), trois interventions réalisées en 1995-96 à La Glacière (Bruxelles), à la Norwich Gallery (Norwich) et à l’Atelier Saint-Anne (Bruxelles). Il s’agissait de détourer au crayon des objets divers – jouets, ustensiles du quotidien – à même le mur du lieu d’exposition. Extrêmement discrets, disséminés dans une relative pénombre, partir à leur découverte revenait à un jeu d’objets cachés, on pense aux oeufs de Pâques, mais aussi à un autre texte de Lewis Carroll, ‘La Chasse au Snark’. Ces deux oeuvres relèvent moins de la micro intervention que du concept duchampien d’inframince, y compris dans sa dimension érotique. Georges Didi-Huberman remarque que chez Duchamp, l’optique se convertit aisément en tactile et l’ironie n’est jamais très loin. Chez Jacqueline Mesmaeker, on peut inverser la première partie de la proposition, le tactile – le tissu, les irrégularités des murs – se convertit en optique (et toujours dans le sens de l’interrogation du regard, des relations troubles entre visible et invisible). L’ironie quant à elle est toujours bien présente.

Aux antipodes

‘Stèle’ et ‘Introductions roses’, ces deux pièces, aujourd’hui (presque) disparues, représentent deux extrêmes du travail de l’artiste : du plus pesant, encombrant et massif au plus léger, mince et discret. Jacqueline Mesmaeker a toujours lié ces deux pièces, notamment dans une lettre à Lynda Morris, qui revient sur l’exposition de Norwich et sur le prix qu’elle y a reçu. Leur point commun tient dans la question du regard, pour le reste, les deux oeuvres sont aux antipodes l’une de l’autre. Mais l’artiste s’intéresse aussi aux antipodes : on pense encore à Lewis Carroll et ‘De l’autre côté du miroir’, mais surtout à l’installation filmique montrée par l’artiste à la Vleeshal de Middelburg en 1982. Son titre complet est ‘Si l’on perçait à travers la terre un axe depuis la Belgique, on s’y trouverait à 50° 50’ S – 175° 38’ W, dans le Pacifique’. L’image projetée dans un cadre doré et ouvragé montre la mer du Nord à l’envers, les vagues en haut, le ciel en bas et le mouvement des vagues inversé.

Colette DUBOIS


Jacqueline Mesmaeker , Les portes roses, 1975
Technique mixte sur papier (aquarelle, crayon, impression), (32) x 21 x 29,7 cm
Présentation sous pochettes plastifiées. Développement total de l’oeuvre : 22 x 950 cm

Preview Arco Madrid 2020, Jacqueline Mesmaeker, Les Portes Roses

Jacqueline Mesmaeker, Les Portes Roses, 1975, exposition Etablissement d’En Face, 2007

Jacqueline Mesmaeker,  Les portes roses, 1975

Technique mixte sur papier (aquarelle, crayon, impression), (32) x 21 x 29,7 cm Présentation sous pochettes plastifiées. Développement total de l’oeuvre : 22 x 950 cm

Expositions personnelles : Installaties De Vleeshal, Middelburg, 1982 Commissaire William Verstraeten /  Versailles après sa Destruction, et plus Villa Mariani, Solre le Château, 1998 Commissaire Jacqueline Gueux /  Until it Fitted! Établissement d’en face projects, Bruxelles, 2007 Exposition clandestine : Hôtel Van de Velde – ENSAAV, Bruxelles, 1975

Bibliographie : Jacqueline Mesmaeker, Untill it fitted, L’innocence, (SIC), Bruxelles, 2007 Jacqueline Mesmaeker, Oeuvres 1975-2011, sous la direction d’Olivier Mignon, (SIC), 2012

There were doors all round the hall, but they were all locked; and when Alice had been all the way down one side and up the other, trying every door, she walked sadly down the middle, wondering how she was ever to get out again. Suddenly she came upon a little three-legged table, all made of solid glass; there was nothing on it except a tiny golden key, and Alice’s first thought was that it might belong to one of the doors of the hall; but, alas! either the locks were too large, or the key was too small, but at any rate it would not open any of them. However, the second time round, she came upon a low curtain she had non noticed before, and behind it was a little door about fifteen inches high: she tried the little golden key in the lock, and to her great delight it fitted!

Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland.

(…) Si la couleur est présente dans l’oeuvre de Jacqueline Mesmaeker – on peut citer les ‘Bourses de ceinture’ (2018), ‘Parking en or’ (1984) ou encore ‘Contours clandestins’ (1995) -, elle n’y occupe pas une place déterminante. Avec une exception de taille : la couleur rose. Elle emprunte son nom à celui d’une fleur, elle est souvent associée à l’enfance et à la féminité, elle est aussi celle de la peau de l’homme blanc et donc une question fondamentale de la peinture, celle de l’incarnat. Elle varie du plus criard au presque blanc, se teinte de jaune, de bleu, mais chez l’artiste, c’est toujours un rose moyen. Dès 1974, on trouve ‘Lapin’ : une silhouette de lapin formée de points roses et bleus répétée sur 17 dessins en perdant chaque fois un peu de ses points, jusqu’à disparaître. L’ensemble est précédé d’un extrait d’ ‘Alice au pays des merveilles’ de Lewis Caroll, celui de la rencontre d’Alice et du lapin (rappelez-vous : il est blanc et ses yeux sont roses). En 1975, ‘Portes roses’ comprend une suite de nonante-six dessins avec un rectangle rose dans le bas de la page, un mot dans le haut. Tous ces mots forment un paragraphe du même ‘Alice au pays des merveilles’. Au fur et à mesure que la place occupée par le rectangle s’agrandit sur la feuille, le rose pâlit jusqu’à disparaître. Tout se passe comme si le rose avait pris possession du corps du lapin, qu’il l’accompagnait dans ses déambulations dans l’espace et le contaminait ; les portes, comme le lapin, finissent par disparaitre dans le blanc de la page. On pourrait classer ces deux pièces dans une nouvelle catégorie du questionnement du regard : ‘disparitions roses’.(…)  

Colette Dubois, dans H.ART

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent, revue de presse

Lu dans la Libre, cet article de Claude Lorent

et sur le site web de BOZAR

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent (4)

Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cmJ
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Collection Vlaamse Overheid
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Collection Vlaamse Overheid
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent (2)

États d’un moment de la réalité.

Émergence en multiples de ce moment.

Coupure d’un instant en écran.

Multiplication d’écrans juxtaposés.

Juxtaposition : le rectangle coupe l’illusion : plus il devient grand plus il permet

à l’œil d’échapper à ses limites… comme le tableau de Barnett Newman.

Il a peint sur ce rectangle d’Amsterdam toujours du rouge toujours du rouge au pinceau, en couches superposées. Aux deux extrémités un clignotement : un jaune un bleu, comme si l’œil lui-même ajoutait cette complémentaire : le cylindre se referme : vert.

En projetant toujours des oiseaux rien que des oiseaux de la même espèce il se passerait aussi quelque chose de complémentaire, quelque chose qui viendrait de soi-même en plus, d’inévitable, d’irrésistible. Un événement se produit, d’autres surgissent comme des harmoniques en musique.

Il y a d’infinis mécanismes de fascination : prendre un morceau animé d’un champ immense et le multiplier en images poreuses dans une grande boîte — une chambre — où il y a simulacre de la réalité, jeu et promenade — illusion, illusion perverse, jouissance des lieux non reconnus.

États d’un moment de la réalité et émergence en multiples de ce moment.

Toutefois il y a paradoxe, inversement au réel (au réel perspectif) les oiseaux de l’avant-garde sont plus petits que ceux qui volent au loin. Oiseaux qui deviennent production de leurres. Ironie : les plumes soyeuses deviennent fils de soie, résilles presqu’invisibles. Leurs images, mutilées en chaque couche et percutées sur des millions de fils de soie — images trouées d’hexagones.

Seule la toile blanche du fond capte le ciel en trompe-l’œil. Trou infini dans lequel le regard se perd. Les vols multipliés des oiseaux portent leur discours indépendant et transmettent leur propre information, ils viennent de la constellation qui leur est propre.

L’image choisie de la réalité est un phénomène important ?

Elle nous porte au bord de l’univers. Au-delà, un autre inconnu : le vertige.

Captées et puis restituées dans un espace clos sur des couches vaporeuses, les empreintes, les traces d’animaux en vol ainsi projetées et multipliées suintent de fil en fil en couches fluides comme de l’aquarelle.

Je pense à un plafond italien en trompe-l’œil : au fond d’un espace clos de pierres et de plantes on voit, par une grande déchirure qui pourrait être une haute fenêtre ou un toit effondré, des oiseaux voler dans le ciel. Pour les voir ainsi le peintre était probablement au fond d’un espace et parfois cependant on imagine qu’il aurait pu lui-même peindre en volant pour tenter d’être à la hauteur des oiseaux.

À nouveau cela donne un peu le vertige, parce que l’on ne sait pas où se situer — ni situer la place du peintre : il devrait se remuer tout le temps.

Pour cela, idéalement le spectacle nécessiterait un lieu au fond duquel s’emboîterait un autre lieu pour y plonger les projections : à nouveau on ne saurait où se situer, comme dans une cathédrale où l’on se perd entre les espaces imbriqués des colonnes.

Ce qui se passe ne peut être la redondance d’un autre spectacle : ni musique, ni danse, ni théâtre. Seul le bruit mécanique des projecteurs est toléré, au rythme du mouvement des ailes, transformant les oiseaux en sortes de marionnettes.

Vol en associations libres, espaces calmés et mouvants qui changent à chaque instant, rendant impossible la focalisation sur un sujet — il n’y a pas de sujet.

C’est par le début ou la fin une prise de conscience innocente du cinéma : ce qui généralement est relégué comme décor ou support dans un coin de l’image cinématographique devient événement en vedette.

Les oiseaux jouent, les regardants jouent, les circulants jouent et tout bouge, ou se fixe et se revoit. Cette façon de vivre les oiseaux est acquise en mémoire : l’intervention n’est donc que restitution. Plus que le mouvement d’un pinceau, celui des oiseaux ne sinuent-ils pas la vision ?

Jacqueline Mesmaeker

Jacqueline Mesmaeker
Enkel Zicht naar Zee, naar West, 1978
Films 8 mm et 16 mm numérisés, couleurs, son. 
Photos Dirk Pauwels

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent (1)

photo Dirk Pauwels

Jacqueline Mesmaeker  

Les oiseaux

Parallèlement à sa formation en stylisme et son enseignement en Académie des Arts, Jacqueline Mesmaeker poursuivit ses études supérieures à la Cambre (ENSAAV – Bruxelles) de 1974 à 1981 dans les ateliers de Peinture et espace tridimensionnel puis d’Espace urbain. Pour son jury de sortie du premier atelier en 1978, dont Jan Hoet était un des membres invités, elle présenta à l’Hôtel Van de Velde une première version de son œuvre environnementale intitulée Les Oiseaux, qui fit grande impression sur le jury et les visiteurs de l’exposition. Cette première version fut ensuite montrée la même année dans l’exposition La Couleur et la Ville, à Bruxelles, dont j’assumai le co-commissariat et à Liège sur la Meuse dans l’exposition Sur une péniche. Elle comptait environ une douzaine de projecteurs  et fut d’abord montrée dans des espaces ne lui permettant pas d’amplifier son propos.

Lorsque Jan Hoet invita Jacqueline Mesmaeker à la présenter dans le vaste ensemble de son exposition Aktuele  Kunst in Belgïe. Inzicht/overzicht – oveerzicht/inzichtau Museum van Hedendaagse Kunst à Gand en 1979,  elle put donner à son œuvre toute l’ampleur qu’elle souhaitait. 18 projecteurs Super 8 étagés sur 3 niveaux y diffusèrent ses images de mouettes volant dans toutes les directions de l’espace, se reflétant sur un feuilleté d’écrans de soie légère invisibles répartis dans le vaste et haut espace en éventail qui lui était réservé. 

Je garde un souvenir indélébile du choc enthousiaste que j’ai ressenti quand je suis entré dans la salle. J’y suis resté longuement, fasciné par le foisonnement mais aussi la beauté et la diversité de l’ensemble de ses blanches envolées de nuées d’oiseaux et leurs traversées scintillantes de cet espace d’exposition clos, transformé soudainement en un ciel illimité dans sa nuit noire.

Jacqueline Mesmaeker filma ses différentes prises de vues du vol des mouettes depuis le môle de Zeebrugge, le regard tourné vers l’ouest ainsi que le rappelle le titre donné à cette installation :

Enkel Zicht 

Naar Zee

Naar West 

Elle écrivit aussi un long texte d’introduction, où elle précisa autant qu’elle interrogea sa mise en œuvre.

Déjà souvent cité, certains extraits de ce texte, dont sont reprises ici quelques lignes, nous apparaissent aujourd’hui prémonitoires de l’ensemble de son œuvre depuis la années 80, qu’elle poursuit jusqu’à aujourd’hui :

États d’un moment de la réalité.

Émergence en multiple de ce moment

(…)

L’image choisie de la réalité est un phénomène important ?

Elle nous porte au bord de l’univers. Au delà, un autre inconnu : le vertige.

La conclusion de son texte rappelle que cette façon de vivre les oiseaux est acquise en mémoire : l’intervention n’est donc que restitution.

La restitution de la mémoire est en effet restée primordiale dans l’ensemble de travail, que ce soit dans l’expression permanente de son goût pour les livres et la lecture, qu’elle rappelle dans ses nombreuses références à la littérature entre autres française, anglaise ou allemande, interrogeant  Châteaubriand, Paul Willems, Paul Claudel, Peter Handke, Virginia Woolf, Francesca Allinson, pour ne citer que quelques exemples. A chaque fois, elle y  relève des détails inaperçus, faisant allusion aux fondements littéraires de sa perception visuelle, suggérant des traces indicielles, imperceptibles par tous regards de passage, par toute intranquillité impatiente, pour y restitueret développer des propos ou des incidences imprévues,à chaque fois différenciés, soustraits à toute immédiateté d’interprétation.

Le titre qu’elle a donné à l’œuvre exposée à Gand, Enkel zicht /naar zee / naar west n’est pas un simple rappel du lieu des prises de vue. Sans doute, de sa mémoire allusive qui sous-tend son œuvre, découle celle de son hybridité culturelle, à la fois anglaise et française, l’amenant à retisser autant ses sources, curiosités ou attentions aux objets qui meublent son quotidien que les liens ténus de ses empreintes familiales, tels ceux de sa grande tante écossaise qui avait été l’une des infirmières d‘Edith Cavell pendant la première guerre mondiale.

Face à la Mer du Nord, filmant les mouettes, Jacqueline Mesmaeker ne pouvait la contempler comme une simple séparation géographique entre les cultures anglaise et française dont elle s’est constamment nourrie, mais bien comme le lien mouvant des allers et retours des méandres de sa mémoire qui ont constamment enrichi ses œuvres à chaque fois renouvelées, proposant ses différentes relectures d’espaces et de temps, telles par exemple ses deux versions de l’Androgyne : Avion en phase d’approcheetNavire en détressequi rendent compte de ses traversées mentales.

A nouveau remise en œuvre et réexposée en ce début d’année 2020 au centre culturel de Strombeek-Beveren,l’œuvre Les oiseaux, dont la dernière présentation eut lieu à la Vleeshal de Middelburg en 1982,  confirme la permanence de l’approche sensible de la création artistique dont Jacqueline Mesmaeker a fait preuve sans relâche ni concession. 

Michel Baudson, décembre 2019

Jacqueline Mesmaeker
Wide Boat in the North Sea, 1981-2015
Cire sur verre, pastel et fusain sur papier japon
photos Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
Mythologie du Naufrage, 2015-2020
Impression numérique sur papier, 85 x 57 cm
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
1 + 2 + 3, 2014
Encre de chine sur calque, 36 x 28 cm
Photo Dirk Pauwels

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent, vernissage ce 10 janvier

Mise en place du dispositif de l’installation Enkel Zicht Naar Zee, Naar West en 1979 au Musée d’art contemporain de Gand. (Archives SMAK)

Jacqueline Mesmaeker est l’invitée du Museumcultuur Strombeek/Gent. Exposition monographique du 11 janvier au 3 mars 2020. Vernissage ce vendredi 10 janvier à  18h. 

Cultuurcentrum Strombeek
Gemeenteplein 1
1853 Strombeek 1853

Communiqué de presse / pers communiqué : 

In de tentoonstelling wordt de video-installatie Les Oiseaux van Jacqueline Mesmaeker voor het eerst in meer dan 35 jaar in zijn originele proporties getoond. Het gaat om een subliem werk dat werd gecreëerd tussen 1978 en 1979 en slechts enkele schaarse keren te zien was. Volgend op presentaties in Brussel en Luik maakte het in 1979 deel uit van de tentoonstelling “Aktuele Kunst in België, Inzicht/overzicht – overzicht/inzicht” van Jan Hoet in het Museum van Hedendaagse Kunst in Gent. Daarna was het werk nog éénmaal te zien, in 1982 in Middelburg.

Het licht van de projectoren die in de ruimte staan opgesteld, wordt opgevangen door transparante, natuurzijden scrims.  Vogels in volle vlucht verspreiden en vermengen zich in de ruimte. Ze glijden door de doeken naar elkaar toe en van elkaar weg. Een immersieve ervaring waarbij realiteit en illusie met elkaar versmelten.

Museumcultuur Strombeek/Gent slaagde erin het werk samen met de kunstenaar en met medewerking van Galerie Nadja Vilenne te reconstrueren. De originele 18mm films werden door toedoen van Museumcultuur Strombeek/Gent gedigitaliseerd. Zij zullen terug uitwaaieren als een ruimte vullende installatie die de kijker onderdompelt in het hier en nu van de ervaring van ruimte, licht en beweging.

In een aparte ruimte wordt een ensemble werken op papier getoond, waaronder de aquarellenreeks Mer uit 1978, die sinds kort (gedeeltelijk) deel uitmaakt van de collectie van de Vlaamse Gemeenschap.

De ontsluiting van dit oeuvre en de reconstructie van dit vroege, baanbrekende videowerk vormt een belangrijk startpunt voor het nieuwe werkjaar van Museumcultuur Strombeek/Gent dat in 2020 vrouwelijke kunstenaars centraal stelt.

Jacqueline Mesmaeker werd geboren in 1929 in Ukkel. Ze woont en werkt in Brussel. Na experimenten in de mode, design en architectuur geeft ze vanaf het midden van de jaren ’70 haar poëtische visie conceptueel gestalte in installaties, tekeningen, films, sculpturen, fotografie, enz. Haar werk is ongrijpbaar, zoals zand dat tussen de vingers glijdt. Het nestelt zich in onze geest en laat ons niet los. Nochtans bleef zij het grootste deel van haar carrière werken in de schaduw (vooral van mannelijke collega-kunstenaars).

Jacqueline Mesmaeker, la question du voir, par Colette Dubois, H.ART

Lu dans H.ART ce portrait de Jacqueline Mesmaeker, par Colette Dubois

Jacqueline Mesmaeker : la question du ‘voir’

Jacqueline Mesmaeker (°1929) est l’ainée des artistes nominés au Belgian Art Prize . Comme beaucoup de femmes artistes de sa génération, elle a débuté sa carrière assez tard, au milieu des années 70. A partir de 2011, la publication d’un livre décisif dirigé par Olivier Mignon[1]et les débuts de sa collaboration avec la galerie Nadja Vilenne ont permis le déploiement de toute la puissance poétique et ironique de son oeuvre. Depuis, les occasions de rencontrer ce travail fait de tournants, d’aller et retours et de reprises se sont multipliées dans des lieux aussi opposés que l’Artist-Run-Space Rectangle (2015) et la Verrière Hermès (2019).

Dans le milieu des années 70, au début de sa carrière artistique, l’artiste a emménagé dans un appartement situé dans un immeuble conçu la même année que sa naissance. La pièce où elle se tient est claire et lumineuse et, à première vue, rien ne la distingue d’un espace domestique habituel. C’est là qu’elle vit et travaille entourée d’objets aux origines diverses. Certains d’entre eux proviennent d’un héritage familial, comme ces assiettes datant du milieu du 19èmesiècle dans lesquelles elle sert le goûter à ses visiteurs ou ce portrait de fillette, un tableau d’origine hollandaise. D’autres objets ont été trouvés, chinés dans des brocantes ou encore acquis à haut prix. La place qu’ils occupent dans l’espace ne doit rien au hasard. Chaque objet porte en lui son histoire, elle se tisse à la situation présente, reste ouverte à des configurations futures et sa présence même en ces lieux devient une affirmation de sa virtualité à devenir élément d’une oeuvre. En réalité, puisqu’ils se trouvent dans l’appartement atelier, ces objets sont déjà des oeuvres. L’art de Jacqueline Mesmaeker, bien que fortement ancré dans le présent, joue avec le tissage des temps. Souvent, elle reprend une pièce réalisée dans le passé et la plonge dans un nouveau contexte, elle la confronte à une situation inédite et révèle ainsi une portée déjà présente, mais cachée, dans la pièce initiale. Les deux anciennes pièces qui occupent l’artiste actuellement ouvrent la voie à en évoquer d’autres encore.

Un monument

En 1989, lors de l’exposition ‘Ontbegrensd Beeld’ dans l’Augustijnenkerk à Maastricht, on pouvait voir un parallélépipède de béton dressé au pied de la chaire de vérité. L’artiste nous décrit cette oeuvre  : « Une colonne en béton vibré pesant 300kg. Elle contenait un flambeau à 5 branches, qui, enfoui dans la masse devenait invisible. Quatre angles creusés dans le béton encore frais en indiquent l’emplacement. Nul ne pouvait se douter que cette masse renfermait un objet. Et c’est par l’intermédiaire d’une gammagraphie réalisée par le secteur Energie de Cockerill Sambre, que l’objet devenait tangible. ». Le volume de béton a disparu, perdu lors d’un transport. Il en reste les gammagraphies et un photogramme réalisé à la lumière d’une bougie mais, refusant qu’on puisse le voir, l’artiste l’a emballé ou embaumé dans un tissu noir (tout comme elle avait emballé ou embaumé le candélabre dans le béton).

Comme les photographies de l’époque nous la montrent, la pièce entretient une relation directe avec l’art minimaliste américain du début des années 1960 : un volume pur, simple qui ne représente que lui-même. Mais déjà chez les minimalistes, la relation au corps et à son échelle est une dimension bien présente (même si certains d’entre eux s’en défendent). L’exemple le plus éclairant à cet égard est sans doute la performance de Robert Morris de 1961. Un rideau de scène s’ouvrait sur une colonne dressée. Rien ne se passait pendant trois minutes et demie et, soudain, la colonne tombait. Trois minutes et demie se passaient à nouveau et le rideau se refermait. Une colonne de bois et sept minutes résumaient une vie d’homme.

La stèle se dressait au milieu des visiteurs des expositions[2], une colonne donc une statue, dont la stature était la taille de l’artiste. ‘Statue’ et ‘stature’, les termes sont proches et ils contiennent l’idée d’établir, de dresser, de maintenir. Est-ce pour autant une forme d’autoportrait ? Car la ‘statue’ de Jacqueline Mesmaeker comportait encore d’autres éléments qui la différenciaient des oeuvres minimalistes. En premier lieu, les quatre ronds à béton qui dépassaient sur la face supérieure, étaient les traces visibles de son processus de fabrication et de son ancrage dans le réel. Ensuite, les quatre cadres esquissés par leurs angles sur le haut du volume signalaient le chandelier contenu dans le volume, ils désignaient l’invisible. Et si l’on considère la pièce telle que l’artiste l’a décrite et telle qu’elle a été montrée à plusieurs reprises, on doit aussi prendre en compte les gammagraphies qui l’accompagnaient et attestaient de la présence d’un objet invisible. En fait de preuve, c’est d’images fantomatiques et confuses qu’il s’agit ; elles sont pourtant totalement indicielles et ‘scientifiques’. Le contraste est considérable entre la masse de béton et l’image incertaine du chandelier. L’oeuvre se présente alors comme un travail sur la question du ‘voir’. L’interrogation de la vision et du regard, les relations entre visible, invisible et disparition sont des leitmotive du travail de l’artiste, une de ses oeuvres s’intitule d’ailleurs ‘J’ai vu que tu n’as pas vu’.

Rose

Si la couleur est présente dans l’oeuvre de Jacqueline Mesmaeker – on peut citer les ‘Bourses de ceinture’ (2018), ‘Parking en or’ (1984) ou encore ‘Contours clandestins’ (1995) -, elle n’y occupe pas une place déterminante. Avec une exception de taille : la couleur rose. Elle emprunte son nom à celui d’une fleur, elle est souvent associée à l’enfance et à la féminité, elle est aussi celle de la peau de l’homme blanc et donc une question fondamentale de la peinture, celle de l’incarnat. Elle varie du plus criard au presque blanc, se teinte de jaune, de bleu, mais chez l’artiste, c’est toujours un rose moyen. Dès 1974, on trouve ‘Lapin’ : une silhouette de lapin formée de points roses et bleus répétée sur 17 dessins en perdant chaque fois un peu de ses points, jusqu’à disparaître. L’ensemble est précédé d’un extrait d’ ‘Alice au pays des merveilles’ de Lewis Caroll, celui de la rencontre d’Alice et du lapin (rappelez-vous : il est blanc et ses yeux sont roses). En 1975, ‘Portes roses’ comprend une suite de nonante-six dessins avec un rectangle rose dans le bas de la page, un mot dans le haut. Tous ces mots forment un paragraphe du même ‘Alice au pays des merveilles’. Au fur et à mesure que la place occupée par le rectangle s’agrandit sur la feuille, le rose pâlit jusqu’à disparaître. Tout se passe comme si le rose avait pris possession du corps du lapin, qu’il l’accompagnait dans ses déambulations dans l’espace et le contaminait ; les portes, comme le lapin, finissent par disparaitre dans le blanc de la page. On pourrait classer ces deux pièces dans une nouvelle catégorie du questionnement du regard : ‘disparitions roses’.

En 1995, l’artiste a réalisé ‘Introductions roses’, une série de 40 diapositives décrivant une intervention réalisée dans son appartement. « On bourre de fragments de tissu rose quelques fentes ou quelques trous qui se comparent, ainsi parés, au vide, au noir, au gris. Le rose révèle le gris et le noir » écrivait l’artiste à propos de cette oeuvre. Souligner l’angle d’une moulure, l’espace laissé libre entre le plancher et la plinthe, combler les trous réguliers d’une planche, les pores d’un galet éponge ou encore marquer le centre d’un livre ouvert. Les ‘Introductions roses’ s’apparentent aux ‘Contours Clandestins’ (1995), trois interventions réalisées en 1995-96 à La Glacière (Bruxelles), à la Norwich Gallery (Norwich) et à l’Atelier Saint-Anne (Bruxelles). Il s’agissait de détourer au crayon des objets divers – jouets, ustensiles du quotidien – à même le mur du lieu d’exposition. Extrêmement discrets, disséminés dans une relative pénombre, partir à leur découverte revenait à un jeu d’objets cachés, on pense aux oeufs de Pâques, mais aussi à un autre texte de Lewis Carroll, ‘La Chasse au Snark’. Ces deux oeuvres relèvent moins de la micro intervention que du concept duchampien d’inframince, y compris dans sa dimension érotique. Georges Didi-Huberman remarque que chez Duchamp, l’optique se convertit aisément en tactile et l’ironie n’est jamais très loin. Chez Jacqueline Mesmaeker, on peut inverser la première partie de la proposition, le tactile – le tissu, les irrégularités des murs – se convertit en optique (et toujours dans le sens de l’interrogation du regard, des relations troubles entre visible et invisible). L’ironie quant à elle est toujours bien présente.

Aux antipodes

‘Stèle’ et ‘Introductions roses’, ces deux pièces, aujourd’hui (presque) disparues, représentent deux extrêmes du travail de l’artiste : du plus pesant, encombrant et massif au plus léger, mince et discret. Jacqueline Mesmaeker a toujours lié ces deux pièces, notamment dans une lettre à Lynda Morris, qui revient sur l’exposition de Norwich et sur le prix qu’elle y a reçu. Leur point commun tient dans la question du regard, pour le reste, les deux oeuvres sont aux antipodes l’une de l’autre. Mais l’artiste s’intéresse aussi aux antipodes : on pense encore à Lewis Carroll et ‘De l’autre côté du miroir’, mais surtout à l’installation filmique montrée par l’artiste à la Vleeshal de Middelburg en 1982. Son titre complet est ‘Si l’on perçait à travers la terre un axe depuis la Belgique, on s’y trouverait à 50° 50’ S – 175° 38’ W, dans le Pacifique’. L’image projetée dans un cadre doré et ouvragé montre la mer du Nord à l’envers, les vagues en haut, le ciel en bas et le mouvement des vagues inversé.

Colette DUBOIS

[1]Jacqueline Mesmaeker. Oeuvres 1975-2011, sous la direction d’Olivier Mignon, Bruxelles, (SIC – Couper ou pas couper, 2011.

[2]L’oeuvre a également été montrée en 1990 à la Galerie Guy Ledune (Bruxelles) et dans le cadre de l’exposition ‘Tempels Zuilen Sokkels’ au Cultuur Centrum De Werf à Alost ainsi qu’en 1993 à la galerie Camillle Von Scholz à Bruxelles.