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Jacques Lizène, Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants, Friche La Belle de Mai, Marseille

Jacques Lizène, Sexe marionnette, vidéo, 1977 en remake 1993

Jacques Lizène (1946-2021) participe à l’exposition Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants, à la Friche La Belle de Mai à Marseille. Une exposition produite par le Centre Wallonie Bruxelles / Paris, commissariat confié à Michel François. 

Michel François, commissaire de l’exposition :

« Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants ». Cette phrase de Michel Foucault m’a fait penser à la perception abstraite que l’on peut avoir de son corps. Elle s’adapte à ce projet d’exposition de Centre Wallonie-Bruxelles qui m’a invité à réunir des artistes belges « émergents ».

Au risque de décevoir, je pense pour ma part qu’il n’y a pas de véritable identité belge. Si ce n’est sans doute celle d’être assis entre deux chaises : deux langues, deux cultures, deux politiques, deux économies… J’ai donc invité des artistes qui me semblaient « assis entre deux chaises ». Et c’est vrai que ce n’est pas commode d’être assis dans le vide. Dans cette posture, difficile d’envisager une quelconque “émergence”… Les artistes vivant en Belgique ont peut-être mieux que d’autres la capacité et la sensibilité de représenter ce corps, social et physique, instable et fragilisé.

Lorsqu’on est, de fait, le cul par terre, pour masquer le ridicule, il vaut mieux faire comme si on faisait semblant d’être par terre.

Le grand art consiste alors à faire semblant de faire semblant d’être par terre.

Au-delà de cette pirouette contextuelle, on peut constater que les œuvres produites pour cette exposition témoignent chacune à leur façon d’une certaine incommodité du corps : non séducteur, fantomatique, aveugle, emberlificoté, trafiqué, contraint par l’outil de travail, ridicule ou simplement maladroit. 

Les gesticulations géniales, douloureuses et hilarantes de la Marionnette Jacques Lizène ont pris fins, radicalement. Nul plus que lui n’aura été plus nul. Notre (petit) Maître à tous. Ria Pacquée apparaît dans ses films ou photographies en clamant son malaise, se représentant comme le témoin de sa propre inaptitude, misère ou maladresse, et parachutée au milieu d’une réalité absurde et cruelle. Selçuk Mutlu se présente comme une interface poétique, plastique et conceptuelle, accueillant les visiteurs « en leur absence », comme il dit, déclamant ses textes dans le vide, les écrivant sur des tableaux qu’il efface ou les gravant sur des pierres qu’il casse.   Peintures sur les fenêtres et bas-reliefs en céramique de Carlotta Bailly-Borg représentant des personnages bouffons, grotesques et impertinents entraînés dans une orgie inextricable ou une bagarre généralisée. Bas-reliefs extravagants encore, de Gaillard & Claude, en mousse synthétique grise, sanglée, et ayant digéré au passage quelques éclats de couleurs et « signes de négation ». Hauts-reliefs en bronze de Douglas Eynon, autoportraits bruts exécutés par des non-voyants et surgissant des murs comme des gargouilles archaïques déformées. De Douglas aussi une peinture à l’huile exécutée directement sur une colonne de l’espace d’exposition et déformée par cet élément architectonique. Construction de Sarah Caillard d’une boîte autonome, tapissée de tissu ultra réfléchissant où apparaissent furtivement des personnages fantomatiques qui se révèlent comme des représentations fantasmatiques éblouissantes dans l’obscurité d’une chambre. Copie conforme customisée d’un outil-prolongation des corps ouvriers, un grand chariot de l’entreprise Colruyt (supermarché alimentaire), dont Olivier Stévenart a été l’employé et dont il s’émancipe. Charlotte vander Borght installe des photographies de bennes de camions de transport, imprimées sur des lamelles de plastique translucides et flottantes. Ces camions apparaissent garés, vides et grandeur nature, portes grandes ouvertes comme dans l’attente de marchandises (ou de personnes ?), suggérant un transport transfrontalier à venir. Une balançoire très incommode a été construite par Feiko Beckers aux abords d’une fenêtre ou d’un mur. Une vidéo accompagne cet objet inconfortable et illustre les tentatives infructueuses de l’artiste pour l’utiliser. Fidèle à une « esthétique des moyens disponibles » Nicolas Bourthoumieux s’inspire de fauteuils existants pour créer des prototypes de « fauteuils suspendus » en acier brut dont l’inconfort est compensé par le flottement de leur assise. 

Dans ce contexte, une journée rétrospective des films de l’artiste et cinéaste Loïc Vanderstichelen est organisée en partenariat avec le cinéma La Baleine.

Treize artistes ont été invités à produire chacun un projet original pour cette exposition qui veut témoigner de leurs visions saugrenues du corps, à la fois physique et social. Ce projet rassemble des bas-reliefs, des sculptures, des installations, des vidéos, des photos et des performances. »