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Valérie Sonnier, Habiter le lieu, Montrésor, entretien avec Anne-Laure Chamboissier

Valérie Sonnier, Montrésor, crayon, crayons de couleur et cire sur papier, 2020
Valérie Sonnier, Montrésor, film super 8 mm numérisé, 10 min, 2021

Entretien entre Valérie Sonnier et Anne-Laure Chamboissier, commissaire de l’exposition. 

Tu as été invitée à réaliser un projet in situ au Château de Montrésor. Qu’est-ce qui a suscité chez toi l’intérêt pour ce lieu ?

VS.  J’ai tout de suite été enthousiaste à l’idée d’investir le Château de Montrésor. Mon intérêt a tout d’abord été suscité par la richesse de l’histoire de la famille qui se transmet le château depuis sept générations, ainsi que par la découverte lors de ma première visite de toute une partie « abandonnée » dont je n’avais pas soupçonné l’existence. Deux espaces coexistent : celui de l’étage laissé à l’abandon et la partie du château accessible au public, comme figé dans le temps. En effet, c’est l’un des rares châteaux de la région à être encore meublé comme à l’origine et tout visiteur s’y  promenant peut  aisément   ainsi   imaginer  comment la famille y vivait il y a peu de temps. Ce contraste était parfait pour parler du temps qui passe, mais aussi plus précisément pour rendre hommage à celles et ceux qui ont constitué l’histoire de ce lieu, évoquées par la présence – dans mon film tout au moins – d’un fantôme, question récurrente dans mon travail. Dans un précédent projet filmique, « Des pas sous la neige » (exposé au Frac Île- de-France au Château de Rentilly dans le cadre de l’exposition « Le Cabaret du néant »), j’avais filmé la maison familiale avant de la quitter, puis vide de tout meuble et habitée par un fantôme. Son apparition symbolise aussi bien tous les esprits que les êtres ayant habité ces lieux.

Tu as séjourné en résidence au château à trois périodes. Comment ces temps sont-ils venus nourrir ton projet ?

VS. Ces trois séjours m’ont permis de filmer et de photographier les intérieurs et extérieurs du château. Certaines idées de plans s’imposaientdéjà dès la première visite mais beaucoup d’autres sont venues au fur et à mesure en passant du temps sur place. Je filme en super 8 et envoiemes films à Berlin pour le développement. Il se passe deux à trois semaines entre l’envoi et le moment où je peux voir les images. J’avais donc besoin d’espacer ces trois séjours pour filmer en fonction des résultats obtenus. Je pensais à l’idée de l’or, du trésor de Montrésor (il existe une « salle du trésor » dans le château) et j’ai commencé des dessins en utilisant des pigments dorés. Finalement l’or est apparu en visionnant la version négative des films couleur, ce qui a déterminé ma façon de filmer pendant les deux derniers séjours. Parallèlement aux séances de prises de vues j’ai pu rencontrer des descendants du Comte Xavier Branicki. Ils ont généreusement accepté de répondre à mes questions, de me raconter l’histoire de la famille et de la Pologne et j’ai pu enregistrer des sons lors d’une soirée de Noël, occasion de retrouvailles familiales autour de chants polonais. L’installation sonore dans le projet « Montrésor » reprendra une partie de ces sons.

« Montrésor » se présente comme une vaste installation qui se déploie dans différentes pièces à l’intérieur du château. De quelle manière as-tu articulé ces  multiples éléments dans l’espace : film, dessins, photographies, son… ?

VS. Le film va être projeté dans une salle uniquement dédiée à la projection qui sera, selon l’envie, au début ou à la fin du parcours. Les dessins sont une présentation du décor, une série de vues extérieures du château. Un seul grand dessin ouvrira  le  parcours en répondant aux trophées de chasse qui ornent les murs de la salle à manger. Les photographies et les installations sonores viendront ponctuer le parcours, l’idée étant d’articuler les pièces in situ en gardant une certaine « légèreté de présence ».

Valérie Sonnier, Les trois états de la Pologne, interventions sur livres, 2021
Entre chien et loup, d’après La chasse au loup d’Alexandre-François Desportes, fusain sur papier, 2021
Valérie Sonnier, Fantasmagories, photographies argentiques et photogrammes sur transparents dans cadres anciens, 2021

Ce lieu est un lieu habité d’Histoire avec un grand H (celle de la Pologne et de la France) et celle intime d’une famille sur plusieurs générations à travers les objets et souvenirs qui meublent le château. Comment es-tu venue te glisser à l’intérieur de cela ? Est- ce une forme de nouveau récit que tu nous offres ? Et si oui quel est-il ? Ou participes- tu par ton intervention d’une sorte de revivifiance de ce lieu ?

VS. L’Histoire avec un grand H est effectivement très présente dans le château, à travers des peintures et des objets. Xavier Branicki acheta Montrésor en 1849 et en fit un refuge et un lieu de retrouvailles pour des générations de polonais. Pendant la seconde guerre mondiale, Anna Potocka  s’engagea à l’âge de 77 ans dans la résistance et joua un rôle important en accueillant au  château  les  résistants  et les juifs qui voulaient franchir la ligne de démarcation pour échapper aux nazis. J’ai aussi découvert la complexité de l’histoire de la Pologne en m’intéressant à Montrésor. Je n’ai pas choisi d’en faire l’axe principal du projet mais dans la salle de billard dans laquelle deux grands tableaux d’Histoire se font face, une pièce montrera les différents états du territoire polonais. Quant à l’histoire de la famille, elle sera présente dans le film et dans l’histoire du fantôme. Des photographies viendront se mêler aux photographies de famille. L’histoire du château est aussi une histoire  de   femmes.   Xavier  Branicki  en fit l’acquisition sur les conseils de sa mère. Anna Potocka, évoquée précédemment, a été une figure emblématique de la famille. Dans une des salles du château sont exposés exclusivement des portraits de femmes. J’y installerai une pièce qui évoquera la transmission grâce à la participation des trois filles de Georges et  Geneviève Szerauc, la dernière génération des femmes de Montrésor. Pour répondre à ta question, je pense que l’histoire du fantôme introduit une forme de nouveau récit et surtout une nouvelle façon d’évoquer les personnages de cette famille. La revivifiance étant amenée par la présence des voix, des chants et des femmes de la dernière génération.

Dans ton travail, comme cela est le cas ici, la question de lier intimement mémoire individuelle et collective est quelque chose de récurrent. J’aimerais que tum’en parles plus précisément.

VS. Dans mes premiers films super 8 « Le jardin et La plage » j’insérais des passages extraits de films 8 mm filmés par ma grand- mère de mes frères et moi enfants. J’utilisais ces images de films de famille afin de provoquer les souvenirs et d’établir un lien à une mémoire collective de l’enfance. Pour le projet Montrésor, contrairement à ce que j’avais supposé, il n’existe pas (ou cela a été égaré) d’archives familiales filmiques. Le lien entre mémoire individuelle et collective se fera donc autrement. Il existe surtout par l’histoire de la famille, le rapport à l’exil et l’attachement au pays d’origine, aux racines, et par l’engagement  d’Anna  Potocka  dans la résistance… survient alors pour nous la mémoire collective de la seconde guerre mondiale, celle que nous avons tous par les récits, les films, les images. Quant à l’exil, si l’on s’attache à l’idée de l’importance des racines, nous avons tous des racines familiales dont nous nous sommes plus ou moins éloignés. Les films dans le jardin parlaient aussi de cela, de l’importance du lieu premier, celui où l’on a passé son enfance et dont on se souvient toujours. Enfin, l’utilisation de l’extrait sonore d’un film de 1942 pourra provoquer des souvenirs cinématographiques chez certains sans forcément être associés au film cité mais à l’ensemble du cinéma français des années 40 et d’après-guerre.

Entretien publié dans le guide du visiteur de l’exposition. 

Exposition du 19 mai au 31 octobre 2021 au Château de Montrésor

Château de Montrésor 11 Rue Xavier Branicki 37460 Montrésor +33 2 47 19 27 50