Sophie Langohr, Icones, BIP 2014, Liège

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Dans le cadre de la 9e biennale de la photographie à Liège, BIP 2014, Pixels of Paradise, Sophie Langohr participe à l’exposition « Icones » qui se tient au BAL à Liège. Elle y propose une nouvelle série de travaux intitulés « Drapery »

Sophie Langohr

Hugo Boss advertising campaign Spring/Summer 2012 de la série Drapery, photographie couleur (tirage jet d’encre), 34 x 26 cm, 2013.

DRAPERY

« Et fais peu de plis, sauf pour les vieillards en toge et pleins d’autorité » Léonard de Vinci.

Abordant cette nouvelle série de travaux de Sophie Langohr, série intituée « Drapery », me revient en mémoire cette singulière exorde de Léonard. « Et fais peu de plis, sauf pour les vieillards en toge et plein d’autorité ». Le conseil, émis par l’un des maîtres du plissé semble étonnant. Souvenons nous de cette « Draperie pour une figure assise » du Louvre, elle est en tout point remarquable. Au pinceau, à la tempera et avec des rehauts de blancs, Léonard, par le seul drapé, nous donne à voir un corps à peine indiqué, tant le peintre a étudié ce que l’on peut appeler le tombé des plis, la chute et la retenue de l’étoffe, par déploiements successifs, comme si l’impulsion du mouvement demeurait intacte même loin de sa source. Vasari lui-même en témoigne : « Léonard étudiait beaucoup sur nature, écrit-il, et il lui arrivait de fabriquer des modèles en terre glaise sur lesquels il plaçait des étoffes mouillées, enduites de terre, qu’il s’appliquait ensuite à peindre patiemment sur des toiles très fines ou des lins préparés : il obtenait ainsi en noir et blanc à la pointe du pinceau des effets merveilleux ; nous en avons des témoignages authentiques dans notre portefeuille de dessins ». Le conseil de Leonard, qui ajoute « imite autant que possible les Grecs et Latins dans leur manière de montrer les membres quand le vent presse les draps contre eux » tranche par sa singularité. C’est la reproduction de la nature des choses qui intéresse l’artiste, la nature même de la nature. Et cet art de la suggestion où le fait de cacher met en valeur, n’est pas véritablement un concept qui appartient à la nature. Il est le produit de la main humaine qui tisse. Il est artifice.

C’est bien cette notion d’artifice qui intéresse Sophie Langohr. « Drapery » s’inscrit dans une suite de recherches qui, revisitant une iconographie classique, réévalue nos perceptions d’un monde actuel, plus particulièrement celui du luxe et de la beauté. Après s’être intéressée aux Vierges, saintes et statues mariales, feuilletant « Vogue» ou tout autre revue de mode, c’est un peu comme si elle prêtait une attention particulière aux nymphes, ces divinités mineures irradiantes d’une véritable puissance à fasciner. Elles traversent l’histoire depuis l’antiquité, obsolètes, renaissantes, survivantes, nymphes drapées, souvent érotiques, parfois inquiétantes, Vénus et jeunes vierges de la Renaissance, Ménades chrétiennes, martyres baroques, nymphes hystériques de Charcot. A la suite d’Aby Warburg qui voyait dans la « Ninfa » un fantôme féminin sans cesse retrouvé, Geroges Didi Hubermann, les a poursuivies de ses assiduités, considérant au travers des siècles la draperie, ce drapé tombé, comme « un outil pathétique ». Jusqu’à jeter la robe de la nymphe, en tas, chiffonnée.

La publicité pour le luxe et la beauté, arty, sophistiquée, piochant d’ailleurs sans cesse dans les réserves des musées, happant le regard sur ce qui est rare et donc précieux a bien sûr perçu tout le potentiel de désir qu’un plissé peut contenir. Sophie Langohr a arrêté son regard sur les mains, celles qui dans l’image publicitaire retiennent un drapé prêt à tomber, qui froissent le voile, le drap, l’étoffe. Ces mains caressent, dévoilent, protègent, étreignent, retiennent, s’alanguissent ou se crispent, incarnant l’éros et le langage du corps. Et l’artiste accentue le trouble que ces images suggèrent, déroutant notre regard. Car comme Léonard plaçait des étoffes mouillées sur ses modèles de terre glaise, Sophie Langohr froisse, fripe, lisse et drape le papier glacé, singulières manipulations où chairs, draps et plis sur papier satiné finissent par se confondre dans la chute, la retenue, la crispation et l’étreinte. Entre consumation et consommation, elle renoue avec l’incarnation de l’icône et désincarne à la fois l’image de ces voiles et étoffes vides de corps, papier chiffonné, défroque de l’industrie de la consommation. Sophie Langohr entretient le trouble, l’ambigüité et l’équivoque. La frontière est en effet ténue, illustrant l’irrésistible attraction de la fabrique des images, sa force persuasive capable d’emporter notre adhésion, la publicité s’investissant de l’étoffe de l’art.

Sophie Langohr

Chopard advertising campaign de la série Drapery, photographie couleur (tirage jet d’encre), 57 x 43 cm, 2013.

Au Musée des Beaux-Arts de Liège – BAL, la programmation de BIP2014 rentrera en dialogue avec les collections permanentes du Musée. Peintures classiques et modernes, figuration et abstraction, pièces contemporaines, Trésors de la Fédération Wallonie-Bruxelles et collection Graindorge seront réorganisés pour répondre à la sélection de BIP2014 sur le mode de la distanciation, du reflet et de la résonance. La vaste question de la représentation artistique, de son champ d’action et de ses effets sur le sens donné par l’homme au monde à travers les âges, sera interrogée par la photographie. Le pictural y sera relayé par l’image mécanique et vice-versa, grâce à de subtils effets multiplicateurs et de retournements. Les catégories admises de l’histoire de l’art, les consécrations et les acquis seront revisités par le petit bout de la lorgnette.

Au 3e étage, en présence de pièces des XVIIe, XVIIIe et XIXe et d’une sélection spéciale opérée pour l’occasion, la question du portrait et du corps sera mise en perspective, à l’intersection du pictural et du photographique. Les représentations symboliques et mythiques, notamment dans leurs enjeux d’élévation spirituelle, seront également revisitées par la présence d’oeuvres contemporaines qui les réexaminent sous un angle différent, proche et lointain à la fois.

Le 2e étage, consacré aux Trésors, à la modernité et au contemporain, verra là aussi s’établir un dialogue inédit entre les occurrences actuelles de la photographie et les mouvements artistiques reconnus. Impressionnisme, surréalisme, courants abstraits et minimalistes se verront inscrits dans leur devenir, à travers des relectures et des poursuites qui s’inscrivent étonnamment au détour des évolutions de l’histoire de l’art et des techniques.

Les Trésors des Collections de la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec parmi eux les célèbres tableaux de la vente de Lucerne, seront quant à eux présentés dans un préambule distancié où la figure de l’artiste maudit, du chef-d’œuvre, de l’original et de l’unique, seront réinterprétés, avec humour et néanmoins profondeur.

Enfin, plongée dans l’obscurité, la Salle Saint-Georges au rez-de-chaussée accueillera des installations vidéos où l’élévation et la chute, le mouvement et l’immobilité, l’image et sa disparition se croiseront en résonance.

Le parcours au BAL se terminera par l’Espace Jeune Artiste qui sera investi par de jeunes photographes sélectionnés spécialement pour l’occasion.