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Werner Cuvelier, Statistic Project XXVI, Coördinaten, Coordonnées

Les centre d’intérêts de Werner Cuvelier sont multiples, l’art bien sûr, le problème de l’art, son histoire, les sciences, les mathématiques et, lorsque celles-ci sont appliquées, la statistique, mais aussi la géométrie, et la cartographie, la musique, l’architecture – même celle des bordels – la philosophie, la littérature, toute une série de savoirs qu’il sonde, dont il se nourrit au quotidien, et qui surgissent dans son travail. Est-ce cela qui le mènera à la conception du Statistic Project XXVI qui l’occupera durant deux ans, précisément de 1975 à 1977, et même bien au-delà si on lui associe Les Parallélismes qu’il signe en 2016? L’entreprise sera encyclopédique, un grand oeuvre condensé dans un tapuscri (t47) de plus de 300 pages et 200 listes. Les grands personnages sont la table des matières de l’humanité, griffonne Werner Cuvelier sur la couverture du Tekenboek 75.01 qui accompagne le projet. La citation est de Christian Friedrich Hebbel, poète et dramaturge allemand du 19esiècle. Cette table des matière est ici particulièrement dense.

Afin de tenter de comprendre, de façon spécifique, mille ans de culture occidentale48.Werner Cuvelier se propose de dresser pour sept disciplines différentes, des listes de figures historiques indispensables à cette compréhension. Il s’agira pour chacune d’elles, de plus, de déterminer l’ouvrage singulier, l’oeuvre essentielle, celle qui a eu une importance décisive pour le développement de cette culture occidentale. Afin de constituer cette banque de données, il fait appel à des amis artistes et universitaires, sept personnes choisies en fonction de leur domaine de compétences. Willy Coolsaet, philosophe et professeur à l’Université de Gand, dressera la liste des œuvres philosophiques, Bernard Dewerchin listera les architectes. Staf Renier les peintres. Tous deux font partie du groupe des IX, avec qui Werner Cuvelier expose à Deurle, Tournai et Gand en cette même année 1975. Rudolph Boehm s’investira dans le domaine des sciences. Son assistant à l’université, Silvio Seen fournira la playlist d’œuvres musicales. Cis Degand et Benoît Angelet compléteront l’équipe, le premier investiguant le domaine de la sculpture, le second celui de la littérature. Chacun fournira sa liste d’œuvres, 183 au total : 28 œuvres philosophiques, 13 découvertes scientifiques, 30 architectures remarquables, 38 œuvres littéraires, 16 partitions, 46 peintures et 6 sculptures. Oui, dans le domaine de la sculpture, Cis Degand ne retiendra que six œuvres, toutes du XXe siècle, sélectionnant les Ready Made de Duchamp, la Colonne sans fin de Brancusi, un relief de Arp, la Construction Suspendue de 1920 de Rodchenko, le Monument à la Troisième Internationale de Tatlin ainsi que la période Dada de Giacometti. A chacun ses critères, en effet, son jugement, ses centres d’intérêt, ses inclinaisons, sa subjectivité. Et tant pis, par exemple, si Staf Renier ne juge pas Pablo Picasso indispensable. Sans doute ont-ils beaucoup discuté ; oui, mais voilà, la liberté individuelle prime sur tout. Rappelons la question déjà posée à Zaffelare : sommes-nous soumis à l’orientation de ce qui nous oriente ?

Werner Cuvelier compilera les données : date de naissance (pas toujours précisément déterminée) et de décès, nationalité, catégorie, titre de l’œuvre retenue, datation de celle-ci. Soit des informations simples et élémentaires qui lui permettront de multiplier les listes. Il les classe chronologiquement par catégories (7), par nationalité des auteurs (16), toutes catégories confondues (1), ou encore par siècle et toutes catégories confondues (10). La cinquième série est de loin la plus importante (183) : pour chaque auteur ou créateur, Werner Cuvelier considère sa longévité, place sur la ligne temporelle l’œuvre sélectionnée et, entre ces deux balises que sont la naissance et le décès, insère toutes les œuvres citées, dans les sept catégories, qui lui sont contemporaines. Prenons, par exemple, l’italien – et surtout Florentin – Machiavel – Niccolò di Bernardo dei Machiavelli -, classé parmi les philosophes. Il nait en 1469, publie Le Princeen 1513, décède en 1527. Il a 6 ans lorsque Piero della Francesca peint la Madonne de Sinigallia(1475), 23 ans lorsque Christophe Colomb découvre l’Amérique (1492). Bramante érige à Rome le Tempietto san Pietro in Montorio (1502) alors qu’il a 33 ans ; il a 34 ans lorsque Léonardo da Vinci esquisse le sourire de Mona Lisa (1503). Il aurait pu croiser Hieronymus Bosch et découvrir son Jardin des Délices (1504), contempler l’Adoration de la Sainte Trinitéd’Albrecht Dürer (1511). Michelangelo termine les peintures de la Chapelle Sixtine (1512) un an avant la publication du Prince, Grünewald peint le Retable d’Issenheim un an après (1514). Machiavel a 56 ans lorsque Raphaël peint L’Ecole d’Athènes à l’invitation du pape Jules II (1520). Giulio Romano entame la construction du Palazzo del Te à Mantoue (1525) deux ans avant le décès du théoricien de la politique, de l’histoire et de la guerre qui meurt à Florence en 1527. Parcourir ces 183 listes donne le tournis, tant les les hommes, les oeuvres et ouvrages se croisent. Lorsqu’il s’agira d’envisager la traduction visuelle du projet, Werner Cuvelier ne les représentera d’ailleurs pas toutes. Il se concentre sur les 46 peintres, quarante six diagrammes dont la hauteur est égale au nombre d’oeuvres et ouvrages contemporains à la vie du peintre.

Le Statistic Project XXVI s’appelle Coördinaten, Coordonnées : Werner Cuvelier se propose en effet d’assigner à chaque oeuvre ses coordonnées, en abscisse et ordonnées. Ainsi, il trace 33 diagrammes mesurant 55 x 55 cm ; la ligne du temps est en asbscisse, les oeuvres en ordonnée. Chaque point, à l’intersection des deux droites est représenté par un plus, une étoile à quatre branche. 7 diagrammes dessinent la courbe des ouvrages  par catégories, dix par siècle, seize par nationalités des auteurs. L’ensemble est d’un minimalisme exigeant, chaque diagramme très finement tracé au crayon, la courbe s’incurvant en fonction des données enregistrées. Ce sont des pleiades d’étoiles décisives dans l’histoire de la pensée et de la création occidentale. Dans un grand diagramme (105 x 105 cm), Werner Cuvelier reporte l’ensemble des 183 oeuvres classées chronologiquement, toutes catégories confondues ; c’est la courbe ultime en quelque sorte, le condensé, la synthèse. Tous ces diagrammes sont muets, seules quelques dates à peines esquissées les ponctuent. Il n’en va pas de même dans deux autres dessins. Le premier, cartésien, reprend la liste des auteurs. Ici, Werner Cuvelier les nomme en toutes lettres, indique les dates de naissance et de décès, assigne des couleurs aux catégories. Il réitère la chose dans un second, mais cette fois, il fonde son dessin sur le système des coordonnées polaires, système de coordonnées curvilignes à deux dimensions, dans lequel chaque point du plan est entièrement déterminé par un angle et une distance. Surgit ainsi le concept de la spirale d’Archimède. Point, courbe, pôle, spirale, tout ici est métaphore et visualisation de ces grands mouvements de la pensée et de la création. Dans ce dernier dessin, ils ne sont plus 183. 239 auteurs et créateurs y figurent, dont Werner Cuvelier dresse la liste alphabétique en marge de la spirale. Sans doute s’agit-il de reprendre ici une série de personnalités en balance, envisagés dans un premier temps, puis écartés des listes finales. Tiens, Picasso n’y est toujours pas; Victor Horta, Vivaldi ou Zurbaran font, eux, leur entrée au Panthéon.

Enfin, deux dessins, les plus colorés, les plus énigmatiques peut-être, s’appuient sur une vue en perspective, droite dans un premier dessin, en diagonale dans le second, un jeu de carrés et rectangles tenant compte des divers paramètres, alignés sur la ligne temporelle. Ils sont comme des fiches quil faudrait serrer dans leur boite, comme des livres à rangeret classer sur les rayonnages de la bibliothèque ; le réel n’est jamais très loin. On imagine le travail de bénédictin que représente pareil grand’oeuvre, la patience du copiste, les heures passées devant la Remington portative, la consultations des dictionnaires et encyclopédies afin de vérifier les données. Non, en 1975, la Wiki n’existe pas ni même les datas bases.

Werner Cuvelier mettra beaucoup plus de temps encore à rassembler la documentation iconographique qui constitue la troisième partie du projet (t49), une galerie de portraits, les figures de ces figures, 183 photographies format carte postale qui constitueront une frise de dix-neuf mètres de long, des photographies pour les décennies les plus récentes, des portrait et autoportraits peints, gravés, dessinés, sculptés, pour les périodes plus anciennes, repérés dans toute une série d’ouvrages, recadrés afin d’assurer l’échelle des trombines, puis photographiés. Lorsque Werner Cuvelier expose la frise en 1984 à la galerie l’A à Liège, elle n’est pas encore complète.    (50) Quelques cases restent vierges, l’une ou l’autre représente un portrait tiers. En lieu et place d’un portrait de Roger Van der Weyden qu’il ne trouve pas, Werner Cuvelier sélectionne le Portrait d’une Dame peint par le maître vers 1460. Point de portrait de Piero della Francesca ? Voici, à sa place, le profil de Battista Sforza. Deux femmes, les seules de toute la frise : signe des temps, le groupe des Sept n’a retenu aucune femme. Aujourd’hui ce serait très politiquement incorrect.

On peut suivre cette quête iconographique au fil des pages du Tekenboek 75.01. Werner Cuvelier y consigne les références, les sources disponibles ; régulièrement il dresse des listes des portraits manquants, il compare aussi. Faut-il, à propos de Dante Alighieri, utiliser le portrait de William Blake ou privilégier celui de Domenico di Michelino ? Tous deux sont, de toute manière, métaphoriques. Ingres par lui-même ou Ingres par David ? Werner Cuvelier esquisse parfois les visages, à la plume. Thomas d’Aquin, par exemple, tel qu’il apparait dans la fresque de Francesco Triani, reproduit à la page 196 de l’Encyclopedia of Mysticism de John Fergusson. Titien aussi, l’Autoportraitde 1565 conservé au Prado ou Claude Monet, l’Autoportrait au béret de 1896, enfin une part du portrait car Werner Cuvelier n’esquisse que la part éclairée du visage sous le beret.

En fait, ce Statistic Project XXVIse calque au réel même de Werner Cuvelier. Il l’accompagne tous les jours, aujourd’hui encore. Il trouvera un prolongement dans un second projet, Parallellen, Parallelisme(1975-2016)(51). Le point de départ est évident : pourquoi Werner Cuvelier ne pourrait-il pas se permettre ce même exercice subjectif, celui qu’il a proposé à ses sept camarades en 1975 ? Dresser ses propres listes, tracer ses propres itinéraires au travers de l’histoire de l’art et de la pensée occidentale ? Un livre, publié en 2016, concrétise la réflexion, quelques 300 portraits constituant ce canon des indispensables. Le livre présente ,pour chaque figure, précise Werner Cuvelier dans la justification de l’ouvrage, les données de base ainsi que les oeuvres principales (ma sélection) , en les assortissant éventuellement d’une citation de la personne représentéeSeuls les artistes / scientifiques / musiciens / écrivains dont l’oeuvre forme un tout achevé, ont été admis dans mon canon. Ils ont été rangés selon leur date de naissance, le projet s’opposant en cela à un autre, antérieur, où la classification était basée sur la date de l’oeuvre clef.  C’est là que surgissent les parrallélismes, parfois surprenants, constate-t-il : Christopher Wren, John Locke, Baruch Spinoza et Johannes Vermeer s’avèrent tous nés en 1632. Plus récemment, Georges Braque, Nescio, James Joyce, Igor Stravinsky, Karol Szymanowski et Zoltan Kodaly sont nés en 1882. L’ai-je signalé ? Werner Cuvelier classe sa bibliothèque personnelle – et elle est impressionnante –  suivant la date de naissance des auteurs…

Deux remarques encore, l’une à propos de cet ouvrage, l’autre plus générale. Parmi les dernières figures répertoriées, quelques-unes sont si proches : Georges Perec (les listes et les contraintes), Bernd et Hilla Becher (les typologies), André Caderé (le rythme des couleurs, leurs permutations, la liberté de l’erreur), Dan Van Severen et Amédée Cortier (bien évidemment, la géométrie, la couleur), Agnès Martin (comment ne pas y penser devant les fins quadrillages des diagrammes du Statistic project XXVI ?).

Et puis ce statement, ce concept qui constitue le Statistic Project IX, Waar is de kunst, Où est l’art ? rédigé en le 21 novembre 1973 : Pour qu’il soit clair que la culture, et l’art en particulier, n’existe que dans son contenu, et au moyen d’un certain nombre de visualisations, nous voulons faire comprendre que l’art n’existe que dans notre esprit et non, et de loin, dans certaines manœuvres  que sont les toiles, la peinture, les personnes, etc (52) Dont acte.

 

47 Werner Cuvelier, Coordinaten, SP XXVI, 1975-77. Tapuscrit relié, format 27,5 x 22 cm, 305 pages.

48 Il est intéressant de noter que la Ville de Gand vient de fêter son millénaire par diverses expositions et manifestations alors que Werner Cuvelier conçoit le SP XXVI en novembre – décembre 1975. Ceci n’est peut-être pas un hasard. Werner Cuvelier participera d’ailleurs à l’une des expositions célébrant ce millénaire. Duizend jaar Kunst en Cultuur, Museum voor Schone Kunst, Gent.

 49 A l’origine Werner Cuvelier prévoit trois chapitres au projet, le premier constitué par l’ensemble des dessins, le troisième aux portraits. Le second n’a jamais existé et nous n’en connaissons pas l’objet.

50 Conçu  entre 1975 et 1977, le  Statistic Project XXVI, Coördinatenest exposé pour la première fois à l’atelier, Lievekaai, Gent, en 1978. La documentation iconographique nous montres les séries I, II, III, IV, V ainsi que les tableaux de synthèse du projet (part I). Il est exposé une deuxième fois en mars 1979, toujours à Gand, dans une maison privée, Belgradostraat. Werner Cuvelier ne peut y accrocher les œuvres aux murs. Il dispose dès lors la série V à même le sol.  Invité en 1984 à exposer à la galerie l’A à Liège, Werner Cuvelier, expose la Part III, la galerie de portraits, qu’il n’achèvera totalement qu’en 1989. Un catalogue (seconde édition) recense l’ensemble de cette troisième partie.  L’œuvre est enfin montrée dans sa totalité en février 2021 à la galerie Nadja Vilenne à Liège. En fait, pas totalement : 7 tableaux ont été, dès 1978, offert aux 7 personnes qui ont collaboré à ce vingt-sixième projet statistique.

51 Werner Cuvelier, Parallellen 1975-2016, MER Paper Kunsthallle.La partie visuelle du projet consiste en une série de portraits, chacun glissé dans un boitier à CD. Les temps changent, les technologies aussi. 

52 Om duidelijk te maken dat de cultuur en in het bijzonder de kunst slechts bestaat in haar inhoud en aan de hand van een aantal visualisatie willen duidelijk maken dat de kunst slechts in onze gedachten bestaat en niet in sommige veruitwendigheden zoals doeken, verf, personen, enz. Tekenboek I.

 

Werner Cuvelier, Statistic projects, les images de l’expo

Werner Cuvelier, Statistic Project I, 1971, Documenta 4, K. Ströher, P. Ludwig 
Werner Cuvelier, Statistic Project V, 1973 1. documenta 4 – Kassel 68, 2. Sammlung Karl Ströher, 3. Sammlung Peter Ludwig
4. When Attitudes become form – Bern 69-70, 5. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71
6. Documenta 5 – Kassel 1972
Werner Cuvelier, Statistic Project V, 1973 1. documenta 4 – Kassel 68, 2. Sammlung Karl Ströher, 3. Sammlung Peter Ludwig
4. When Attitudes become form – Bern 69-70, 5. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71
6. Documenta 5 – Kassel 1972
Statistic Project II, Zaffelare, 1971
Statistic Project II, Zaffelare, 1971
Statistic Project II, Zaffelare, 1971
Statistic Project II, Zaffelare, 1971
Statistic Project II, Zaffelare, 1971
Statistic Project II, Zaffelare, 1971
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier,1973
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier,1973
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier,1973
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier,1973
Statistic Project XII, Las Hortichuelas, 1974

Werner Cuvelier, Statistic Project XVI, Buitenverblijven, 1973, les images

  • Amigo
  • L’as de pic
  • 5th Avenue
  • Baccara
  • Le Baladin
  • Bellinzona
  • Berkley
  • Bloemfontein
  • Buttefly
  • Byblos
  • Capri
  • Chabanis
  • Chalet T’Witt Paard
  • Clochemerle
  • Club 13
  • A la Conga
  • Crocodile
  • L’Eden
  • Elcerlyc
  • Elite
  • Embassy
  • L’Equipe
  • Fan-Fan
  • Favori
  • Gulden Hat
  • Hawaï
  • Hells Pils
  • De Jager
  • Lidy
  • Lido
  • Lily
  • Lorelei
  • Love
  • Lucy
  • Madrid
  • Nemrod
  • Milady
  • Mimosa
  • Monland
  • Moustique
  • La Musardière
  • Mutzig
  • Mylord
  • Myosotis
  • Nefertiti
  • L’Oiseau rare
  • Chalet Olympia
  • Pacific
  • Paviljoen
  • Peter Pan
  • Pim
  • Pussy Cat
  • Ritz
  • Rood Kapje
  • Soete Waesland
  • Quo Vadis
  • Rally
  • Relax
  • Rembrand
  • Palermo
  • Rittel
  • Soledad
  • Saturnus
  • Scorpion Bar
  • Select
  • Sirène
  • Le Splendid
  • Le Sphynx
  • Splendid
  • 70 Sportief
  • Châlet Stop
  • Bar Suzy
  • Sweet
  • Top Hat
  • De Toerist
  • El Toro
  • Trianon
  • Venus
  • T’Wit Paard

Werner Cuvelier, Statistic Project XVI, Buitenverblijven, 1973

Werner Cuvelier, Statistic Project XVI, Buitenverblijven, 1973, carrousel de 80 diapositives couleurs. Photos Fred Vandaele

Statistic Project XVI, Buitenverblijven

 L’intérêt que Werner Cuvelier porte à l’architecture, qu’elle soit monumentale et patrimoniale, des routes romanes à la pyramide de Cestius, ou domestique, voire vernaculaire, ne se démentira jamais. Het binnen, cette interprétation de sa propre maison, l’occupera durant plusieurs années. Dans le parcours qui nous occupe, cette attention est même très précoce. En 1969-70, Werner Cuvelier rompt avec sa propre pratique picturale ; il peint une série de toiles d’inspiration pop et géométriques, voire pop – géométriques. Il conçoit également des panneaux en reliefs, des objets formels géométriques tridimensionnels. En fait, il remet en question toute sa pratique artistique et le basculement est sidérant. Il expose une sélection de ces œuvres, chez lui, à l’atelier, en février 1970. Parmi celles-ci, un prisme droit en bois vernis de 170 cm de longueur, 85 de hauteur, 110 de profondeur, constitué de lattes verticales et horizontales. En quelque sorte, une charpente de toiture à deux pans. Werner Cuvelier lui assigne pour titre cette paraphrase magritienne : Dit is misschien geen dan ?(35) Ceci n’est peut-être pas un toit. Déjà, l’artiste interroge le spectateur sur la réalité de ce qu’il voit. Un prisme, une charpente, un toit, un volume, une sculpture.

L’architecture qui l’environne ne le laisse évidemment pas indifférent. Ainsi naîtra, en mai 1973, le projet du Statistic Project VIII, simplement appelé : Architecture.  Lors d’un voyage à travers la partie flamande du pays, écrit Werner Cuvelier dans son Tekenboek, je discute d’architecture avec Anne Mie Devolder(36). La question est la suivante : qui construit donc toutes ces hideuses maisons de mauvais goût ? Surgit très vite l’idée de dresser un inventaire. Il sera photographique, en noir et blanc, et compilera les noms des architectes qui se sont ainsi commis dans ces laideurs de tout genre, peut-être même le prix d’achat de ces biens immobiliers. Ce coup de gueule consigné dans un carnet à dessins me rappelle le pamphlet rédigé en 1968 par l’architecte anversois Renaat Braem (1910-2001) Het lelijkste land ter wereld, le plus laid pays au monde dans lequel l’architecte dénonce, en l’opposant au caractère ordonné des territoires nationaux qui l’entourent, le caractère hétéroclite de la Belgique, qu’il voit comme une couverture en patchwork assemblée par un fou, composée de Dieu sait quelles vieilles loques, et parsemée de bazars entiers de cubes hétéroclites, jetés à terre avec mépris par un géant enragé (37).Ce Statistic Project VIII ne verra jamais le jour, bien que Werner Cuvelier ait compilé, parcourant la région gantoise, un petit carnet entier d’adresses, noms des rues et numéros des maison(s38). Ni même la seconde partie du projet consistant à faire soi-même sa maison, en bois, en carton, en trois dimensions et à l’échelle en s’inspirant du module cubique (70 x 70 x 70 cm) de William Graatsma et Jan Slothouber(.39) Par contre, il sera le point de départ du Statistic Project XVI, initialement intitulé Bordellen Project, le projet des bordels, puis plus finement, Buitenverblijven, ce que l’on pourrait traduire par Seconde Résidence ou Abri Extérieur. C’est tout dire.

Dans l’introduction de son pamphlet, ce guide de randonnée dans la jungle belge qui réveillera les somnambules, Renaat Braem fait une cocasse description du bâti urbain et surtout suburbain belge. Les routes sont des rues, écrit-il. Une digue de pierre vous sépare du paysage. Un vrai cauchemar pour les fournisseurs de matériaux.Des briques de toutes les couleurs imaginables et impossibles, du jaune féroce, du blanc maladroit, du vert savoyard au violet toxique, de l’encre bleue bon marché au noir sale des eaux usées. Les toitures crient leur présence par leur complexité, leur texture et leur couleur, l’amiante rose, les ardoises vertes, les tuiles rouges, les tuiles vernies noires, et à l’extérieur des agglomérations, où un arbre occasionnel suggère que nous sommes à la campagne, le chaume des toits taillé de façon fantaisiste des pseudo villas douillettes et autres châteaux à pignons. Vous pourrez vous approvisionner dans les stations-service de style normand, de style colonial, de style flamand, de style moderne ou même industriel. Vous pourrez vous restaurerdans des auberges aux rideaux à carreaux et aux enseignes en fer forgé, des rôtisseries aux façades en pseudo – colombages, des friteries gérées par des chefs chaleureux.Il existe une variété infinie de lieux de consommation, de la très sèche maison du peupleaux accueillants petits cafés aux fenêtres ornées de rideaux rouges et aux parkings discrets. Ce sont nos locaux pays chauds. Et la publicité. Ha, ha, beaucoup de publicité ! Du cola à la bière blonde nationale.

Les voici donc ces bordels et bars sur grand-route qui intéressent Werner Cuvelier. Il décide de dresser l’inventaire de ceux qui jalonnent les chaussées de Courtrai, d’Anvers et de Bruxelles, trois grands axes qui permettent de sortir de la cité scaldienne, ou de la rejoindre.(40) Werner Cuvelier se tourne vers le photographe Fred Vandaele : celui-ci prendra les clichés, 80 diapositives, toutes prises de nuit, de préférence lorsque le bitume suinte de pluie, ce qui accentue le reflet des enseignes et néons.41On devine dès lors dans la nuit toutes ces architectures hétérogènes, telles que les décrit Renaat Braem, un formidable bordel, des chalets, des pavillons quatre façades, des vitrines a front de rue, des fermettes, des paquebots modernistes, des parkings aussi, plus ou moins discrets. Au clair du néon, Fred Vandaele emprunte à dessein le trottoir d’en face, learning from the Kortrijksesteenweg pour paraphraser la célèbre leçon de Las Vegas (1972) de Robert Venturi et Cie, ouvrage qui, à l’époque, vient de paraître et fait un tabac. Pas âme qui vive, pas une furtive silhouette, pas un client, pas une hôtesse, c’est l’être et le néon. Seules règnent ici les enseignes de ces maisons et ces néons qui architecturent le paysage. Micro-dispositifs d’écriture, pratiques vernaculaires qui graphent la nuit en lignes lumineuses rouges, bleues, jaunes, vertes, l’enseigne devient, grâce à une conversion du regard, un véritable signe, non plus de l’information à délivrer, mais du système intellectuel et économique qui l’a produite. Werner Cuvelier ne cherche évidemment pas à dresser un inventaire exhaustif de ces maisons, ni même une topographie de leur implantation. Lorsqu’il classera les diapositives, il bouleversera la transhumance du photographe et ordonnera les clichés par ordre alphabétique des enseignes. De l’Amigo au Witte Paard, les couleurs des néons offre un singulier lexique que Werner Cuvelier révèle par son propre système de pensée, compilant une énumération hétéroclite, une nomenclature où se croisent les langues (le français, le néerlandais, l’anglais), les truisme du genre (Le Pussy Cat, Le Favori, l’Eden, Le Love, le Milady), l’exotisme (le Bellinzona, Le Byblos, Le Capri, le Nefertiti, le Crocodile, le Hawaï), les stars (Le Berkley, le Lido, le Ritz, le 5th Avenue), les fleurs (Le Bacarra, Le Bloemfontein, Le Myosotis, Le Mimosa), les performants (L’Elite, L’Equipe, le Rally, El Toro, De Jager), les chalets (Chalet T’Witte Paard, Chalet Olympia, Chalet Stop) et quelques inattendus (De Toerist, L’Oiseau Rare, Le Clochemerle, L’Elcerlyc (42). A l’heure où la sémiologie et les analyses structurales du langage tiennent le haut du pavé, cette déclinaison alphabétique éclaire ces Résidences Secondaires d’une autre manière et nous confronte, en quelque sorte, à une singulière linguistique des bordels.

Werner Cuvelier portera toujours un grand intérêt à la linguistique et aux analyses du langage. Deux projets datés de la même époque en témoignent. En juillet 1974, il se propose d’aborder certains textes, qu’il s’agisse de prose ou de poésie, qu’ils soient littéraires, scientifiques ou philosophiques, en néerlandais, en français, en anglais, en espagnol, en allemand  et d’en analyser le contenu, de distinguer les phrases principales et secondaires. Il compte réordonner les mots en catégories, verbes, substantifs, participes, réordonner les mots suivant leur longueur, réordonner les lettres. Pourquoi ne pas le faire avec L’œil et l’esprit de Maurice Marleau-Pont (y43), cet essai sur la vision, sur l’art et sur la science ? Ce pourrait –être le sujet du Statistic Project XI, à faire paraître aux éditions Cuvelier(44). Le Statistic Project XV (45) touche également au langage : dresser un aperçu historique des mots à la mode, décennie par décennie. Dynamique apparaîtra sans doute dans la liste après-guerre, existentialisme durant les années 60, intégration durant les années 70. Sonder le passé afin de mieux le comprendre, écrit-il en exergue des quelques lignes qui esquissent le projet.

Nous voici bien loin de l’architecture, point de départ de ce chapitre. Qu’on se rassure, nous y reviendrons. Le Statistic Project XVII, prévu pour l’été 1974 devrait nous révéler une route de l’architecture romane, de Soignies en Hainaut à Lérida en Espagne(46).

 

35 L’œuvre fera office de carton d’invitation. Werner Cuvelier nodigt u uit op zijn  atelier Lievekaai, 6 Gent, 28.02.70 vanaf 14 u.

36 Anne Mie Devolder étudie l’architecture à Sint Lukas Gent durant les années 1970-1975. Elle étudie également la philosophie à l’Université de Gand (1971-73)

37 Renaat Braem, Het lelijkste land ter wereld. Davidsfonds, Leuven 1968.

38 Annexe auTekenboek I

39 Tekenboek I, p. 17

40 Tekenboek I p.21

41 Le Statistic Project XVI, Buitenverblijven, sera montré pour la première fois lors de Kunst als Film, dia-werken, films, video’s van belgische kunstenaars,Elsa von Honolulu Loringhoven galerie. 14-15-16 mars 1975. Jan Vercruysse a rassemblé pour l’occasion une exemplaire sélection de photographes et vidéastes belges : Dias : Peter Beyls, Jacques Charlier, 50/40, Werner Cuvelier, Yves De Smet, Luc Deleu, Paul Gees, Jacques Lennep, Danny Matthys, Jacques L. Nyst, Hugo Roelandt, Wout Vercammen. Films : Eduard Bal & Guy Schraenen, Jacques Charlier, 50/40, Leo Copers, Paul De Gobert, Luc Deleu, Yves De Smet, Filip Francis, Philippe Incolle, Guy Mees, Jacques Lizène, Jacques Louis Nyst, Bernard Queeckers, Rudi Rommens, Maurice Roquet, Fred Vandaele, Wout Vercammen.. Vidéo : Jacques Charlier, 50/40, Leo Copers, Erik Devolder & Carl Uytterhaegen, CAP Vidéo (Courtois – Evrad – Lennep – Lizène – Nyst), Danny Matthys, Guy Mees, Hubert Van Es, Jacques Louis Nyst, Marc Verstockt. La galerie Richard Foncke projettera également l’œuvre lors de la Amsterdam Arts Week, Nieuwe Kerk & Brakke Grond, en mars 83. A l’occasion de la foire 5 galeries belges sont invitées au Brakke Grond, dont la galerie Richard Foncke.  Exposer les bordels gantois à Amsterdam dont le Red Districtest bien connu ne manque pas d’humour.

42 Ce dernier serait-il une francisation de Elckerlijc ? Ce serait drôle. Elckerlijc est une moralité écrite vers 1470 en néerlandais, et imprimée pour la première fois en 1495. Le titre complet est Den Spyeghel der Salicheyt van Elckerlijc – Hoe dat elckerlijc mensche wert ghedaecht Gode rekeninghe te doen(Le miroir du salut d’Elckerlijc – Comment chaque personne doit suivre les instructions divines)

43 A noter que Werner Cuvelier parle beaucoup de Merleau-Ponty avec Sylvio Senn, assistant du professeur Boehm à l’Université de Gand. A deux, ils ont pour projet de réunir une douzaine d’artistes afin de discuter de L’œil et L’Esprit, une rencontre qui sera décrétée œuvre d’art elle-même. Statistic Project X. Tekenboek I, p.13

44 Tekenboek I, page 16

45 Tekenboek I, page 20

46 Tekenboek I, page 21

 

Werner Cuvelier, Statistic Project VII, version II, Boehm – Cuvelier, les documents, les dessins préparatoires

Werner Cuvelier, Tekenboek I
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII   Boehm – Cuvelier
7 feuillets stencils 21 x 27 cm, EN – NL, 300 exemplaire, 1973
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII   Boehm – Cuvelier, dessin préparatoire
crayon sur papier, 21 x 27 cm, 1973
Werner Cuvelier,,Statistic Project VII    dessin préparatoire 27 x 32 cm 1973
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII, dessin préparatoire   technique mixte sur papier 20 x 20 cm 1973

Werner Cuvelier, Statistic Project VII, Boehm – Cuvelier, Version IV, Kansas, 1973

Le travail initié chez Plus Kern constitue la deuxième version du projet. Werner Cuvelier envisage une troisième version à l’échelle européenne, en traduisant le questionnaire en diverses langues, en français, anglais, suédois, danois, finnois, italien, etc. Il s’agira d’interroger six personnes, trois femmes et trois hommes par pays. Initiée, cette version ne sera pas finalisée. Enfin, puisque le Rapport Meadows provient du M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology), il conçoit une version américaine, qu’il mènera avec l’Université de Kansas City grâce à la collaboration du sculpteur Bill Baglay. Trente personnes participeront au panel. Cette fois, Werner Cuvelier abandonne le système binaire et permet aux personnes interrogées de rester sans opinion. 

Werner Cuvelier,
Statistic Project VII  (4th Version) – Boehm / Cuvelier 1973 – Kansas USA, planche I-VIII
Encre de chine sur papier, (8) x 21 x 27 cm
1973

Werner Cuvelier, Statistic Project VII, Boehm – Cuvelier, les images

Werner Cuvelier,
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier, questionnaire (1) Version II
Technique mixte sur papier, 70 x 70 cm
1973
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier, questionnaire (2) Version II
Technique mixte sur papier, 70 x 70 cm
1973
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier, questionnaire (3) Version II
Technique mixte sur papier, 70 x 70 cm
1973
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier. Version II
Encre et crayon sur papier 70 x 70 cm
1973
Werner Cuvelier,, Statistic project VII. Boehm -Cuvelier.Version II. Crayon sur toile, 275 x 290 cm, 1973.
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier. Version II
Encre et crayon sur papier 70 x 70 cm
1973
Werner Cuvelier,
Statistic Project VII  Boehm – Cuvelier. Version II
Huile sur toile, 70 x 70 cm
1973

Werner Cuvelier, Statistic Project V, les documents, les images

Werner Cuvelier
Statistic Project V, 1973
1. documenta 4 – Kassel 68, 2. Sammlung Karl Ströher, 3. Sammlung Peter Ludwig
4. When Attitudes become form – Bern 69-70, 5. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71
6. Documenta 5 – Kassel 1972
Technique mixte, huiles sur panneaux (6) x 35 X 35 cm et (1) x 70 x 70 cm,
dessins sur papier  (6) x 35 x 35 cm et (2) x 55 x 73 cm
Werner Cuvelier, Statistic Project V, 1973, synthèse
2. Sammlung Karl Ströher
6. Documenta 5 – Kassel 1972
1. documenta 4
4. When Attitudes become form – Bern 69-70
5. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71
3. Sammlung Peter Ludwig
Werner Cuvelier, Tekenboek I (1970-1996), 20,7 cm X 16 cm
Werner Cuvelier, Tekenboek I (1970-1996), 20,7 cm X 16 cm
Werner Cuvelier, Tekenboek I (1970-1996), 20,7 cm X 16 cm
Werner Cuvelier, Statistic Project V, Plus Kern March 73. Stencilé, 33 x 21 cm, 16 pages, NL – EN, 365 ex

Werner Cuvelier, Statistic Project VII, Boehme – Cuvelier

(…)

Statistic Project VII Boehm – Cuvelier, l’artiste et le philosophe

Le Statistic Project VII voit le jour au printemps 1973 (1) et s’inspire de la toute récente publication du Rapport Meadows, The Limits to Growth, édité à l’initiative du Club de Rome, ce groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 52 pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés, tant industrialisées qu’en développement. Réunie pour la première fois en avril 1968, l’organisation acquiert une notoriété mondiale à l’occasion de la publication de Les Limites à la croissance en 1972 qui constitue la première étude importante mettant en exergue les dangers, pour l’environnement et donc l’humanité, de la croissance économique et démographique que connaît alors le monde. Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology sous la direction de Dennis Meadows modélisent (2) l’empreinte écologique humaine et les principales interactions du  système Terre : population, économie, énergie, production agricole et industrielle, etc. Le rapport établit les conséquences dramatiques qu’aurait une croissance économique et démographique exponentielle sur le long terme dans un monde fini : raréfaction des ressources non renouvelables, épuisement des sols, pollutions aux conséquences multiples et, pointent-ils déjà, des effets climatiques. Ceci donne l’idée à Werner Cuvelier de se tourner vers le philosophe Rudolph Boehm afin que celui-ci rédige une série de questions s’inspirant de la situation. Rudoph Boehm lui adresse cinq questions dans le courant du mois d’avril 1973. 1. Pensez-vous que la situation dans le monde d’ici à l’an 2000 va s’améliorer ou s’aggraver ? 2. Pensez-vous que l’on puisse faire quelque chose ? 3. Vous sentez-vous coupable ou innocent ? 4. Pensez-vous que quelqu’un vous aime autant que vous pensez que quelqu’un pourrait vous aimer ? 5. Pensez-vous qu’il est préférable de vivre comme si l’on ne devait pas mourir ou de vivre en tenant compte du fait que l’on va mourir ? Et le professeur Boehm commente : Pourquoi ces questions ? Pour voir ce qui en ressort. Si vous voulez poser d’autres questions, faites-le. Les questions posées sont simplistes. Toutes les questions sont telles qu’elles vous obligent à répondre par oui ou par non. (3) Nous sommes à quelques mois du premier choc pétrolier d’octobre 1973. C’est dire qu’en s’inspirant de cet avertissement du Club de Rome, l’artiste et le philosophe œuvrent en plein réel.

Werner Cuvelier renoue avec la méthodologie du Statistic Project II, mais cette fois ce n’est plus le problème de l’art qu’il aborde mais bien le problème du monde. Il compte constituer un panel de trente personnes à qui soumettre le questionnaire et se propose de le composer en fonction de cinq catégories sociales : des travailleurs, des philosophes, des scientifiques, des jeunes et des artistes. Cette première version ne verra pas le jour. Se profile, en effet, l’opportunité d’une exposition de groupe à la galerie Plus Kern 4 : Werner Cuvelier y exposera donc trois dessins questionnaires, proposant au public du vernissage de répondre aux questions en noircissant des cases, à côté de leurs noms, prénoms et profession. Soixante personnes se prêteront au jeu parmi lesquelles on pointera quelques personnalités du monde de l’art gantois : Staf Renier, Emiel Hoorne, Fred Vandaele, Bernard Dewerchin, Jan Hoet, Yves De Smet, Leo Copers, Jenny Van Driessche, Amédée Cortier ou Marc De Cock ( 5). Non sans humour, le duo conseille aux indécis de répondre que : oui, la situation va s’aggraver avant l’an 2000 ; non, ils ne peuvent rien y faire et ne s’en sentent pas coupables. Non personne ne les aime comme ils pensent qu’ils pourraient être aimé.  Oui, il est préférable de vivre comme si l’on ne devait pas mourir. Rien n’empêche toutefois de choisir les réponses opposées, précise R. Boehm( 6). Le travail initié chez Plus Kern constitue la deuxième version du projet. Werner Cuvelier envisage une troisième version à l’échelle européenne, en traduisant le questionnaire en diverses langues, en français, anglais, suédois, danois, finnois, italien, etc. Il s’agira d’interroger six personnes, trois femmes et trois hommes par pays. Initiée, cette version ne sera pas finalisée. Enfin, puisque le Rapport Meadows provient du M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology), il  conçoit une version américaine, qu’il mènera avec l’Université de Kansas City grâce à la collaboration du sculpteur Bill Baglay (7). Trente personnes participeront au panel.

La finalité, bien sûr, est de traduire les résultats en dessins et maquettes tridimensionnelles. Dans son Tekenboek, son carnet de dessins, Werner Cuvelier ajoute qu’éventuellement il utilisera une bâche pour support, een zeildoek, ce que l’on peut littéralement traduire par morceau de voile. A l’heure où s’approche le premier choc pétrolier mondial – et les premiers dimanches sans voiture à l’automne 1973 -, le choix de ce support est pour le moins piquant.(8)

Werner Cuvelier conçoit un jeu de cubes (9), des blocs en rangées supérieures lorsque les réponses sont dites positives (A), en rangées inférieures lorsqu’elles sont considérées comme négatives (B). Deux dessins tridimensionnels compilent ces résultats, en cinq rangées de blocs, le premier est une simple compilation des cinq questions, énonçant celles-ci en toutes lettres ainsi que les noms des participants ; le second regroupe les questions en rangs serrés, un bloc des blocs, également dans l’ordre d’inscription des participants, de 1 à 60. Et les identités y sont à nouveau listées. La bâche, quant à elle, complexifie le système. Elle est le cœur même de l’analyse statistique. Le système binaire qui prévaut ici – on pense bien sûr aux notion d’entiers positifs et négatifs de toute théorie informatique – y surgit en sept colonnes horizontales de 300 cubes, chacune regroupant les cinq questions. Il ne s’agit plus d’individualiser les réponses, mais bien de les quantifier. Le philosophe – et Rudolph Boehm se fend d’un texte extrêmement détaillé – tente d’arriver à une déclaration générale sur le caractère des personnes interrogées, non plus en tant qu’individus mais en tant que groupe. L’artiste, lui, renverse les valeurs, pousse les blocs à gauche ou à droite. Se croisent ainsi des minorités et des majorités d’optimistes et de pessimistes, de coupables et d’innocents,  de fatalistes et d’illusionnistes. L’image d’origine est confuse, chaotique ; elle semble se clarifier, se lisser au fil des colonnes horizontales en fonction du croisement des classements des groupes, sous-groupes, questions et réponses. Rudolph Boehm est-il dès lors dans la capacité de produire une déclaration morale et éthique par ce jeu quantifiant ? Ses conclusions sont loin d’être claires. Sont-ce des résultats ? écrit-il. Que vaut l’optimisme de ceux qui construisent consciemment leur vie sur une illusion (les immortels) ? Que vaut leur conviction que quelque chose peut être fait ? Que vaut leur opinion que quelqu’un les aime ? Que vaut leur sentiment d’innocence ? Rien. Les questions sont éminemment personnelles, ce sont des questions de vie sur le présent, sur l’avenir, sur le monde. Elles montent en puissance, de la plus contextuelle à la plus essentielle. Elles font appel aux valeurs et convictions personnelles. Non décidément, il n’est pas possible de tirer des conclusions générales en réduisant les individus à des cubes numérotés. Ces conclusions sont-elles incontestables ? Se demande Rudoph Boehm. Au contraire. Mais plus elles seront contestées, mieux nous nous accorderons à dire que nous devrions commencer par nous confronter à des questions comme celles qui sont posées ici, et aussi à la question de savoir quelles autres questions en découleront.

Alors que nous accrochons la bâche du Statistic Project VII au mur de la galerie, Werner Cuvelier me demande si je sais pourquoi le projet se nomme Boehm – Cuvelier et non l’inverse. Après un temps de silence, il me confie : J’ai simplement respecté l’ordre alphabétique. Et il ajoute : Puis, je voulais mettre Boehm en avant. Tout est dit.

J.M.B.

(…)

1Dans le Tekenboek I, pp. 8-9

2 A l’occasion de cette étude, Donella Meadows, Dennis Meadows et Jørgen Randers créent World3, un modèle qui permet une simulation informatique des interactions entre population, croissance industrielle, production de nourriture et limites des écosystèmes terrestres. On se doute que ce développement informatique dans le traitement de données n’échappe pas à l’attention de Werner Cuvelier.

3 Dans Werner Cuvelier, Statistic Project VII   Boehm – Cuvelier,7 feuillets stencils 21 x 27 cm, EN – NL, 300 exemplaire 1973

Drawings. Leo Copers, Amédée Cortier, Raoul De Keyser, Yves De Smet, Roland Jooris, Staf Renier, Fred Vandaele et Marthe Wery. Du 5 au 23 juin 1973. Introduction par Benno Premsela, designer, artiste et collectionneur néerlandais, président du conseil d’administration de la Gerrit Rietveld Academie à Amsterdam.

5 Le sondage d’opinion n’a donc rien d’anonyme, même si Boehm et Cuvelier traiteront les réponses en les regroupant. Ainsi il est amusant de constater, par exemple, que pour Jan Hoet, oui la situation va s’aggraver avant l’an 2000, oui, il peut intervenir sur le cours des choses,  même s’il ne se sent pas personnellement responsable de cette situation. Il estime que personne ne l’aime comme il pense qu’il devrait être aimé. Oui, pour Jan Hoet, il est préférable de vivre comme si l’on ne devait pas mourir.

6 Texte de Rudolph Boehm dans Werner Cuvelier, Statistic Project VII   Boehm – Cuvelier, 7 feuillets stencils 21 x 27 cm, EN – NL, 300 exemplaire, 1973

Tekenboek I, pp. 9. Werner Cuvelier entretient des relations avec l’université du Kansas. Il a été invité à participer à Tempo 1970, Midwestern Music & Art Camp, Université du Kansas School of Fine Arts, Lawrence, Kansas, 22 juin – 24 juillet 1970. Bill Baglay a obtenu sa maîtrise en sculpture à l’université du Kansas. En 1972, il est à Gand afin d’y poursuivre un troisième cycle d’étude.

8 Cette bâche de 275 x 290 cm, conçue en 1973, est exposée à Tournai à l’occasion de Manifestation Collective IX, Sigma 13 Cercle artistique en 1975. C’est le deuxième volet d’une trilogie de manifestations de Negen, le groupe des IX, créé fin 1974 et qui rassemble Yves De Smet, Werner Cuvelier, Leo Copers, Staf Renier, René Heyvaert, Fred Vandaele, Bernard Dewerchin, Peter Beyls. Figure dans les archives de l’artiste cette lettre datée du 3 décembre 1974, adressée à ses collègues : Le lundi 9 décembre à 9 heures 9 minutes, les 9 se réuniront pour la troisième fois dans le cadre de la série d’événements provisoirement dénommée 9 (IX) (…) Quiconque assiste à cette réunion déclare accepter de participer à ces événements. La première exposition aura lieu au musée Dhondt Dhaenens à Deurle du 18 janvier au 2 février A1975, la deuxième à Sigma 13 – Tournai, centre d’art créé en 1968. Le troisième événement, intitulé Genegen, Een collectieve manifestatie van « de IX » à lieuà la Zwarte Zaal (Academie voor Schone Kunst), Gent le 13 mars 1975 et consiste en deux heures d’interventions relatives au temps et à l’espace.

9 Le cube est l’image générique de ce projet, à l’instar de cette petite sculpture de bois vernis de 15 x 15 x 15 cm, œuvre tridimensionnelle très néo – plasticienne qui condense la collecte des données. Collection privée, Anvers.

Statistic Project V, 1973

Werner Cuvelier, Statistic Project V, 1973. Tableaux de synthèse.

Le Tekenboek I, ce premier carnet de dessins de Werner Cuvelier, est décidément une source précieuse, un ensemble de croquis, de notes, de réflexions sur le travail, une sorte de liste des listes, un fil conducteur très précisément daté, un fil d’Ariane qui permet de reconstituer le cheminement mental de son auteur. Œuvre autonome, ce carnet de 60 pages, évoque pas moins de 70 Projets Statistiques (S.P.), numérotés en chiffres romains, imaginés entre 1970 et 1996. Ainsi y apprend-on que Werner Cuvelier, de passage à Cologne en Allemagne le 7 octobre 1972, décide de prendre pour thème de son Statistic Project V l’exposition When Attitudes Become Forms imaginée par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Bern en 1969. Je vais prendre le catalogue de l’exposition When Attitudes Become Forms comme réalité et point de départ afin de montrer l’intérieur de l’art (de binnekant), écrit-il. En fait, il décide d’étendre le champ d’investigation du S.P.I. et extrait de sa bibliothèque six catalogues d’expositions. Les data du Statistic Project V seront constituées par quatre expositions et deux importantes collections d’art: il y a là la Documenta IV, confiée à Arnold Bode en 1968, la désormais mythique exposition When Attitudes Become Forms, organisée à Berne en 1969 par Harald Szeemann, Sonsbeek buiten de Perken – Arnhem 71, mise sur pied par Wim Beeren en 1971 ainsi que la tout aussi mythique Documenta V de 1972 qu’Harald Szeemann vient d’orchestrer. Du côté des collections, il y a toujours celle de Peter Ludwig, le roi du chocolat, ainsi que la Sammlung Karl Ströher, du nom de cet industriel de Darmstadt, fabricant des shampoings Wella. Je pense, note Werner Cuvelier dans la publication (21) qui constitue et accompagne le travail, que ces six manifestations nous donnent une idée claire des arts plastiques dans les années 60. Elles ont eu lieu entre 1968 et 1972. Il sera clair pour tout le monde qu’elles constituent une documentation historique et qu’il s’agit d’une histoire très proche. Le choix de la documentation a été très facile. Certains peuvent en douter, mais je pense que ces manifestations sont les plus importantes. De fait, ce tournant des années 70 est d’une frénétique effervescence, une remise en question explicite et totale de tous les principes de l’art, une irréversible rupture. Live in your head proclame le commissaire démiurge Harald Szeemann à Bern. Vivre dans sa tête. Assurément, c’est également l’attitude de Werner Cuvelier face à ces six catalogues, dont l’un d’eux en deux tomes, déposés sur sa table de travail.

On sourira bien sûr, pour nous qui considérons cette époque et ces expositions comme mythiques et fondatrices, en parcourant les réalités objectives mises à plat par Werner Cuvelier. 403 noms et prénoms d’artistes, soit 39, 69, 71, 80, 150 et 181 unités, 39 artistes recensés dans le catalogue de la Sammlung Karl Ströher, 181 participants à la Documenta V, leur dates de naissances, éventuellement de décès, leur nationalités et lieux de résidence. Werner Cuvelier en est bien conscient et s’en explique :  Avec ces informations, j’ai fait une sorte de statistique artistique dans laquelle le caractère statistique se révèle peu important. Cela ne signifie pas que la valeur statistique soit nulle. A partir des classifications, ces énumérations peuvent soulever bien des questions importantes. Les informations recueillies permettent de voir précisément ces choses, qui sont normalement cachées et qui ne retiennent pas notre attention. Par exemple, le nombre d’artistes belges qui ont participé à ces manifestations : 5 sur 403 = + 1%. Oui, les choses sont relatives, dans tous les sens du terme : mises en relation, elles sont à relativiser. Je suis préoccupé par les pseudo – statistiques, déclare Werner Cuvelier. Et de conclure : je me moque un peu de la science, et surtout des statistiques, en soulignant la relativité de mes résultats statistiques au moyen de couleurs et de sons. En fait, les choses ne sont peut-être pas aussi réductrices, dès le moment où l’on considère que l’intérieur de l’art – de binnekant, ce sont avant tout des hommes (et des femmes quoique celles-ci soient peu présentes, effet du temps) qui naissent, meurent, ont une origine, vivent et créent à un endroit, tous représentés ici en unités visuelles, voire sonores. Le sujet de cette œuvre est l’art en soi, écrit encore Werner Cuvelier, résumant son projet, les artistes et leurs informations constituent le matériel. Cela contraste avec tous les sujets qui ont façonné l’art au cours des siècles passés.

En fait, ce cinquième projet (22) est une remarquable synthèse méthodologique des précédents, une nouvelle perspective et une mise au point à propos de la base statistique. Contrairement aux précédentes qui s’appuyaient sur l’autonomie des tableaux statistiques, la publication qui condense le projet se fonde sur l’œuvre elle-même et celle-ci sera unique, sans déclinaisons, un ensemble de 20 éléments, six panneaux peints, six dessins, six panneaux sonores et deux tableaux de synthèse, en fait six unités textuelles, picturales et sonores représentants les six manifestations et leur synthèse. Pour les formats – et on se souvient que c’est lui, l’artiste, qui décide -, Werner Cuvelier se tourne à nouveau vers les architectes W. Graatsma & J. Slothouber et s’inspire de leur module : les tableaux de synthèse mesurent 70 x 70 cm, les dimensions des autres, 35 x 35 cm, en dérivent. Le carré est la solution la plus neutre. Pour les dessins, le code est simple et précis : À côté des noms et des prénoms des artistes, écrit Werner Cuvelier, sont placés leur date de naissance, leur date de décès éventuelle, leur pays d’origine et enfin le lieu où l’artiste vit et travaille. L’année de naissance est représentée par les deux derniers chiffres : par exemple 1939 = 39 ; 1900 = 00 ; 1889 = 89 … Pour les noms de pays, j’ai pris les deux premières lettres de la notation anglaise. Par exemple France = FR. Pour la composition, j’ai utilisé des colonnes avec 61 noms chacune ; ceci est dérivé de 181 (d5) : 3 = + 61. 181 représente le nombre d’artistes qui ont participé à la Documenta V.J’ai écrit en noir sur un fond blanc pour des raisons de lisibilité. Toutes les lettres sont écrites à la main. Pour les panneaux peints, qui visualisent la participation des artistes aux différentes manifestations, Werner Cuvelier choisit un fond gris : c’est un exposant en arrière-plan, une non – couleur, sans aucune signification esthétique. Les expositions sont représentées en fonction de la couleur de la couverture des catalogues : des barrettes jaune clair pour When Attitude Become Forms, gris clair pour Sonsbeek, orange pour la Documenta V, jaune plus profond pour la collection Ludwig, vertes pour la collection Ströher, deux triangles rouge et bleu pour la Documenta IV, celle-ci bénéficiant d’un catalogue en deux tomes, l’un rouge, l’autre bleu. Enfin Werner Cuvelier développe la sonorisation du travail statistique : chaque couleur correspond à un son. Les six compositions sonores ont chacune une longueur propre variant de 39 (ks) à 181 (d5) unités, qui résultent du nombre d’artistes dans les catalogues respectifs. Chacune des six compositions dure une minute et est divisée en 39, 69, 71, 80, 150 et 181 unités. Ainsi, les sons de la première composition durent 1/39 de minute, ceux de la seconde 1/69, etc. En outre, on peut écouter la composition dans son ensemble, ou partie par partie ou certaines parties ensemble, selon les interrupteurs que l’on actionne. Ainsi peut-on suivre la musique tout en regardant les couleurs, et en conséquence, écouter les couleurs tout en voyant la musique.

En fait, oui, qu’entendons nous, que voyons nous ? Telle reste la question, celle de l’autonomie de l’œuvre d’art. Le philosophe Rudolph Boehm (23), à l’époque professeur à l’université de Gand et qui collaborera aux travaux statistiques de Werner Cuvelier, analyse le dispositif. Regardons ce que nous voyons. À gauche, un panneau de couleurs (= peinture). Les couleurs se présentent comme des données sensorielles immédiates de la plus grande simplicité. Que dire d’autre sur ce qu’il y a d’autre à apprendre ? La chose n’est pas si simple. Sur ce panneau, nous voyons autre chose que ce que nous pensons voir. En fait, nous voyons une représentation de données que nous ne percevons pas immédiatement comme sensorielles. Les couleurs représentent selon des règles strictes, des données statistiques enregistrées dans le panneau de droite (= dessin) Vous savez qu’aujourd’hui, les gens aiment à considérer les données statistiques comme les seules données objectives. Ces données statistiques sont-elles ce que nous percevons réellement sur le panneau de couleurs ? Mais où les voyons-nous ? Seulement sur le deuxième panneau. Mais là encore, elles ne sont montrées qu’à l’aide de caractères. Nous voyons d’abord les couleurs, puis les caractères, puis leur signification, écrit-il encore. Et maintenant, après ces réflexions, nous commençons à voir – peut-être à comprendre – quelque chose de complètement différent par rapport à ce que nous percevons. Une conclusion est certaine : ce que nous voyons dépend aussi de nous-mêmes.

Werner Cuvelier pour sa part précise : Je veux examiner ici si ces séries régulées, par opposition aux séries aléatoires, produisent autant de sensations esthétiques que les œuvres composées par intuition. Si c’est le cas… Werner Cuvelier laisse la réponse en suspension.

Revenons un instant à cette notion de réalité. Werner Cuvelier est en tout cas attentif au monde l’art et à ses réalités du moment. En 1973, la démission de Jean Leering, directeur du Van Abbe Museum, suite à un désaccord avec le conseil d’administration du musée et les autorités de la ville quant à sa politique et ses idées sur la créativité individuelle et collective, le fait réagir. Avec une pointe d’humour et un soupçon de revendication peut-être, Werner Cuvelier rédige quelques Propositions pour le Van Abbe Museum : Les expositions sont organisées autour d’un thème : la structure. Les expositions sont organisées autour d’une technique : la reconnaissance de l’art du dessin. Les expositions sont organisées autour d’un thème : la nature morte. Les expositions sont organisées sur une base géographique : l’art flamand. Les expositions sont organisées sur une base technique : les sculptures. Les expositions sont organisées autour d’une tranche d’âge : les dessins d’enfants. Les expositions sont organisées avec des arrangements combinés : la jeune création flamande. Les expositions peuvent être organisées selon l’âge, le format, par couleur. Ceci constitue le Statistic Project VI (24)

(…)

21Werner Cuvelier, Statistic Project V, Plus Kern March 73, Stencil, 33 x 21 cm, 16 pages, NL – EN, 365 ex

22Exposition individuelle galerie Plus Kern, Statistic Project V. Du 6 au 24 mars 1973. Introduction  par le professeur R. Boehm. Werner Cuvelier expose au ré de chaussée de la galerie, Yves De Smet à l’étage. Exposition avec publication. Les deux tableaux de synthèse seront également exposés en 1975 à l’occasion du millénaire de la Ville cde Gand. Duizend jaar Kunst en Cultuur, Museum voor Schone Kunst, Gent (B). Texte de 1973 de Rudolf Boehm dans le catalogue.

23Werner Cuvelier suit les  cours de philosophie de Rudolf Boehm (1927-2019) en élève libre. En témoignent de nombreuses notes dans le Tekenboek II. De 1952 à 1967 Rudolf Boehm collabora à l’édition des inédits de Edmund Husserl aux Archives-Husserl à Louvain sous la direction de Herman Leo Van Breda. En 1967, Rudolf Boehm est nommé professeur de philosophie moderne à l’Université de Gand. Rudolf Boehm fut un des premiers lecteurs du manuscrit de Totalité et Infinid’Emmanuel Lévinas. Ainsi, il contribua à sa publication dans la collection Phaenomenologica(Editions Martinus Nijhoff), dirigée par son vieil ami et complice, Jacques Taminiaux, professeur de philosophie à Louvain-la-Neuve.Son œuvre s’inscrit dans le sillage de la phénoménologie, même si elle rompt avec celle-ci sur plusieurs points essentiels. Werner Cuvelier et Rudolf Boehm entretiendront une très solide relation de collaboration. Boehm a également étudié les mathématiques et la physique à Leipzig et à Rostock.

24Tekenboek I, page 7