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Charlotte Lagro, The art-shaped hole in my heart, vernissage ce 02.10

Charlotte Lagro

Invité à prendre la parole à la Skowhegan School of Painting and Sculpture en 1996, l’artiste Gary Hill introduit sa conférence en évoquant son arrivée même sur le campus de l’école, cette ancienne ferme sise au cœur d’un vaste domaine rural de 350 acres situé dans le Maine. « Well, hi, uh, dit-il, I don’t really know what I’m gonna do here ». Hill parle dès lors de son arrivée la veille, vers 11 heures du soir, il évoque Seattle, là où il vit et travaille, Philadelphie où en cette même année 1996 il expose « Withershins » à l’Institut d’art contemporain de l’Université de Pennsylvanie. Bangor, non loin de Skowhegan, aussi ; sans doute est ce là qu’il a atterri. Et il insiste sur le calme qui règne sur le domaine de Skowhegan, cette rupture avec la trépidance urbaine. « C’était si calme, dit-il, beaucoup plus calme que ce que je pouvais supporter ». Calme, oui, mais voilà. Dans le studio où il loge, il y a un réfrigérateur. Gary Hill en décrit même le contenu : des plats cuisinés, une bouteille de vin blanc, un pack de six bouteilles de Coca-cola, de l’eau minérale, du fromage et même quelques desserts. Et le bruit que fait ce frigo emplit tout l’espace, de façon entêtante, obsédante. S’ensuit dès lors un combat cornélien : faut-il débrancher le réfrigérateur ? Ou pas. Certes, le débrancher, c’est le retour assuré à la quiétude même, en accord avec le cadre naturel des lieux. Ce serait même un geste écologiquement responsable. Ne pas le débrancher, c’est évidemment préserver son contenu et le repas du lendemain. Incapable de s’endormir, Gary Hill décidera finalement de débrancher le frigo : « I turned it off ». Acclamations du public.

En résidence à Skowhegan durant l’été 2015, Charlotte Lagro a découvert l’archive sonore de cette conférence ainsi que la cuisine de l’une des maisons les plus anciennes du domaine, la Red Farm. Rustique et hors du temps, y trône entre fenêtre, vaisselier et buffet, un réfrigérateur carrossé. Incongru dans le décor, hiératique, polissé, cellier moderne et ronronnant, celui-ci deviendra très vite l’objet de toute son attention, au point de devenir l’objet central de ses préoccupations artistiques. Durant les neuf semaines de résidence, elle invitera les artistes présents, les théoriciens invités et conférenciers de passage à s’exprimer à son sujet. Et ceux-ci, face caméra, se prêteront au jeu, scrutant ce réfrigérateur sous toutes ses coutures. Son gris graphite, ses poignées d’acajou aux fixations chromées, son look seventies. Est-il original, l’a-t-on remis à neuf, customisé, confié à un artisan carrossier afin de le repeindre ? Oui, sa couleur est industrielle, mais quel pistolet a-t-on utilisé ? Et quelle bombe aérosol, pour la finition des détails ? Son « opalescence est ennuyeuse », estime l’un. « Son odeur est particulière » constate l’autre. « Tout ce bois est un peu dingue, sa couleur est incroyable, couleur aubergine mais sans trop de violet, déclare Ryan Trecartin. Theaster Gates, lui n’y va pas par quatre chemins : « c’est un réfrigérateur qui t’en envoie plein la figure », dit-il, avant de faire l’inventaire de son contenu : du vin, de la bière, des olives, des pêches et de la chantilly. Michelle Grabner évoque, elle, sa force haptique, la perception de ce corps singulier dans l’environnement : ce qui touche, ce qu’on touche, l’empreinte du lieu et les empreintes de doigts, que justement on ne trouve pas sur la surface carrossée et polie du frigo de la Red Farm. Nul n’évoque l’histoire de l’art. Ni les avatars du ready-made, ni les détournements ou recyclages en objets d’art dont bon nombre de réfrigérateurs ont fait l’objet. Tant pis pour Bertrand Lavier, Jean Tinguely, Jimmy Durham ou Jean-Michel Basquiat. Non, c’est bien ce seul et unique réfrigérateur qui les préoccupe tous. Et Neil Goldberg s’interroge : « Tu t’intéresses à la manière dont le réfrigérateur existe dans la vie des autres, mais à quel point t’intéresse-t-il, toi singulièrement », demande-t-il à l’artiste. Lors d’une party organisée entre résidents, soirée costumée, Charlotte Lagro apparaît en réfrigérateur de carton. Sa réponse est claire : elle est totalement investie dans son frigo et suscite assurément l’adhésion. Ainsi, Jonathan Berger s’enthousiasme : ce réfrigérateur est exceptionnel, il est même mieux que n’importe laquelle des œuvre d’art qu’il a vues depuis six mois. Et il conclut : « J’ai cette sorte de creux en forme d’art dans mon cœur, il n’est rempli que de ça ». « The art-shaped hole in my heart », ce sera le titre du film.

Vacuité de l’art ou trop plein de consommation visuelle et marchande, le film est d’autant plus singulier, par ces commentaires simples et directs, à propos d’un objet, somme toute, fort banal, que tout ceci se déroule dans un endroit dédié à la recherche, où l’on pourrait s’attendre justement à un trop plein du discours théorique ou à la mise en place de stratégies hyper productives. Non, loin de toute tentation parodique, Charlotte Lagro transforme un réfrigérateur en « conversation piece ». Ouvrant, refermant le frigo, les protagonistes du film le remplisse ou s’y servent au fil de leurs considérations. Ce réfrigérateur n’est pas une œuvre d’art, mais il catalyse l’art, le recèle, suscite des considérations sur sa ligne, sa forme, sa couleur, son histoire, son utilité, son environnement. En fait, la situation est bien moins absurde qu’elle n’en a l’air.

L’exposition qui en découle fonctionne dès lors comme un tout. En contrepoint de la projection du film, Charlotte Lagro met en exergue cette phrase prononcée par Gary Hill en 1996 : « And… it was quiet. Actually it was a lot more quiet than i could stand ». La citation fonctionne comme un statement. Cinq grands tirages numériques complètent le dispositif : une aubergine pas trop violette, une étrange licorne, un cœur déposé sur la claie d’un réfrigérateur, la carrosserie d’une voiture, un avion en vol. C’est un ancêtre déjà, au fuselage riveté, aux hublots rectangulaires encadrés de rideaux, tels ceux d’une maison rustique. Cinq images qui font référence à autant de réflexions émises par les protagonistes du film : ce réfrigérateur est tel une licorne, hybride par sa remise à neuf. « It just was so, it was like a unicorn or something ». Il est couleur aubergine. « it was like a little eggplant-y but not with a lot of purple in it ». Sa carrosserie est comme celle d’un avion. « or maybe it’s a like a plane ». Ou comme celle de la portière d’une voiture, de couleur grise graphite. Quant au cœur, il fait bien sûr référence à la clé même de l’ensemble de l’œuvre : «The art-shaped hole in my heart ». Et l’on percevra, discret dans l’espace d’exposition, le ronron du réfrigérateur de Skowhegan, un ronronnement qui est comme le battement même de l’œuvre.

Née en 1989, Charlotte Lagro vit et travaille à Maastricht aux Pays-Bas. Vidéaste, photographe et plasticienne, diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Maastricht en 2011, elle a obtenu le prix pour les Arts plastiques Hermine van Bers, session 2015. Elle fut récemment résidente aux Résidences Ateliers Vivegnis International (RAVI) à Liège ainsi qu’à la Skowhegan School of Painting and Sculpture dans le Maine aux Etats-Unis. Cette exposition est son premier solo à la galerie.

Charlotte Lagro

Charlotte Lagro

Charlotte Lagro, The art-shaped hole in my heart, vidéo HD, son, couleurs, 2015, 00:11:39

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