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Werner Cuvelier, photo-conceptualisme, vernissage à la galerie ce samedi 7 mai à 15h

La galerie Nadja Vilenne a le plaisir de vous inviter au vernissage de l’exposition de Werner Cuvelier à la galerie ce samedi 7 mai de 15 à 19h 

L’exposition rassemble quelques Projets statistiques des années 70 et 80, usant tous de la photographie. 

SP XVI – Buitenverblijven, 1973  – SP XXII – Dolmens et menhirs de France, 1975 – SP XXIV – Pyramide de Cestius, 1975 – 1985 SP XXVII – Relaciónes, 1978 –  SP XXXV – Bruggen van Gent, 1981 SP XXXVI – Retrato de L.N, 1980

Vernissage le samedi 7 mai de 15 à 19h

Exposition du 7 mai au 3 juillet Je. Ve. Sa. 14-18h et sur RV.

Visite guidée de l’exposition ce samedi 7 mai à 15h 30 durant le vernissage. 

Exposition organisée en collaboration avec la Fondation Magda et Werner Cuvelier. 

Art Brussels 2022, les images (1)

Werner Cuvelier 
Statistic project V, 1973
1. documenta 4 – Kassel 68, 2. Sammlung Karl Ströher, 3. Sammlung Peter Ludwig
4. When Attitudes become form – Bern 69-70, 5. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71
6. Documenta 5 – Kassel 1972
Technique mixte, huiles sur panneaux (6) x 35 X 35 cm et (1) x 70 x 70 cm,
Dessins sur papier (6) x 35 x 35 cm et (2) x 55 x 73 cm.
 
Werner Cuvelier
Statistic Project I
1. Sammlung Karl Ströher, 2. Sammlung Peter Ludwig, 3. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71, 4 documenta 4 – Kassel 68
Technique mixte, acrylique et bois, 100 x 100 x 100 cm
Jacques Charlier
Le départ, 2017 (Route de l’art)
Acrylique sur toile, 100 x 120 cm
Aglaia Konrad
copie argentique # 01……, 2022
A4, 100 g metallic paper

Art Brussels 2022, preview, Werner Cuvelier, S.P. I & S.P. V

Werner Cuvelier
Statistic Project I
1. Sammlung Karl Ströher, 2. Sammlung Peter Ludwig, 3. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71, 4 documenta 4 – Kassel 68
Technique mixte, acrylique et bois, 100 x 100 x 100 cm

Statistic Project I, Documenta IV, Sammlung Karl Ströher, Sammlung Peter Ludwig 

Revenons en à ce qui occupe Werner Cuvelier au moment de sa participation au One Day Show à Zaffelare : son Statistic Project I, une analyse statistique de l’art des années 60, fondée sur un scrupuleux dépouillement de quatre publications. Celles-ci concernent une exposition, la Documenta IV (catalogue en deux volumes), et deux collections, celles de deux industriels allemands, Karl Ströher d’une part, Peter Ludwig d’autre part. Ne seront pris en compte que les éléments objectifs concernant les artistes présents dans ces publications : le nombre d’œuvres présentes dans ces collections et expositions, les âges, les lieux de naissance et de vie, les nationalités. Ces éléments constitueront les données statistiques à exploiter, tout d’abord en listes et tableaux commentés, ensuite en dessins, tableaux sur toiles, reliefs et œuvres tridimensionnelles. Dans un premier temps, Werner Cuvelier liste les 183 artistes concernés, de Joseph Albers à Wolf. Tout, ici, est précisément normé, précisément codifié, l’usage des abréviations, la longueur des énumérations en colonnes, l’ordonnancement de l’ensemble,  une trentaine de feuillets tapuscrits de format folio qui feront l’objet d’une publication stencil, une pure esthétique administrative, à la fois autonome et en relation avec la visualisation plastique de l’œuvre.14Dans un premier temps, Werner Cuvelier s’intéresse aux œuvres, il en fait le décompte. Joseph Beuys l’emporte haut la main avec 264 œuvres dont 262 figurent dans la collection Ströher15. Les Américains se taillent évidemment la part du lion : Jasper Johns (4 + 31 + 2 + 13 = 50), Roy Lichstentein (4 + 8 + 12 + 14 = 38), Claes Oldenburg (né en Suède mais résidant à New York, 4 + 3 + 24 + 7 = 38), Robert Rauschenberg (3 + 7 + 3 + 16 = 29) et bien sûr Andy Warhol (3 + 4 + 26 + 20 = 53). Il s’agira ensuite de les classer en fonction de leur représentation dans un, deux, trois ou quatre catalogue. 9 figurent dans les quatre publications, 14 dans trois publications. Les tableaux se succèdent en fonction de la nationalité des artistes, de leur lieu de naissance et de résidence, de leur proportion par rapport aux populations, de leur date de naissance, du nombre d’artistes par âge. Les mieux représentés sont ceux qui sont nés en 1930 et ont donc 41 ans en 1971, constate Werner Cuvelier. Combien de tableaux a-t-il ainsi conçu ? Il choisit en tout cas d’en publier 11. Les trois derniers sont les plus intrigants. En janvier –février 1972, Werner Cuvelier collabore avec l’Institut de Psycho – Acoustique et de Musique Electronique de Gand afin d’envisager une traduction sonore et mélodique de ces statistiques. Des suites de chiffres déterminent les variations, timbres, vibrations, combinaisons sonores et tonalités. Le tableau X fait état d’une composition initialement destiné à être réalisée sous forme de musique électronique programmée, interprétée le 15 février 1972, sur un harmonium Alexandre avec clairon pour le registre gauche et flûte pour le registre droit.

Les traductions visuelles de ce premier Statistic Project sont l’objet d’une exposition à la galerie Plus Kern en mai – juin 197216. Une fois de plus, annonce le communiqué de presse17, Cuvelier apporte des informations sur l’art, mais la visualisation de ces informations devient à son tour un processus artistique. Les tableaux, graphiques, peintures, reliefs, objets et compositions sonores qui en résultent peuvent être considérés comme des œuvres d’art autonomes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leur relation avec le matériau utilisé. La valeur statistique, cette mise en œuvres de données objectives, fonde en effet le processus. Elle est à l’origine, rappelle Werner Cuvelier, d’une importance capitale. De par la nature même du travail, dirais-je, mais aussi et sans doute, parce que la déferlante des artistes américains et du Pop Art18 en Europe, confirmée par l’exploitation de ces quatre catalogues, est de stricte actualité à l’époque, ce qui suscite bien des réactions dans les milieux artistiques. Pensons, par exemple, aux conversations stratégiques qu’ont, à l’époque, Jacques Charlier et Marcel Broodthaers sur le sujet.19 Toutefois, écrit Werner Cuvelier dans son Tekenboek I, l’importance de la valeur plastique des résultats l’a vite emporté sur la valeur statistique. Celle-ci ne reprendra de la valeur que placée entre guillemets. Ces guillemets font, en effet, référence au caractère subjectif (par opposition à objectif) de tout ce qui a contaminé le monde auparavant. J’utilise l’art, affirme Werner Cuvelier pour faire de l’art, contrairement à tout ce qui a déjà servi de modèle pour l’art. Werner Cuvelier envisage la chose comme une sorte de renonciation – le mot est fort – une renonciation à être créateur20. Jacques Charlier, lui aussi, se définissait comme présentateur des documents professionnels qu’il distillait dans le champ de d’art. Néanmoins, nuance Werner Cuvelier, c’est moi qui fais le travail, c’est moi qui décide des couleurs, c’est moi qui décide du format. Seules les proportions et le nombre de couleurs découlent des données statistiques. Il conclut, enfin : Ce projet peut être considéré comme une question philosophique, et donc extrême, pour les artistes, les collectionneurs, les directeurs de galeries, les critiques, les historiens et autres personnes impliquées dans l’art… une question sur le comment et le pourquoi des choses.

 L’exposition du Statistic Project I à la galerie Plus Kern ferme ses portes le 1 juillet 1972. La veille, soit le 30 juin, s’est ouverte à Kassel la Documenta V, les cent jours d’Harald Szeemann.

14 Werner Cuvelier, Statistic Project I, Plus Kern, may – june 1972, stencil, 33 x 21 cm, 32 pages, 500 ex. NL – EN.

15 Ströher a notamment acheté une exposition entière de l’artiste allemand, exposition présentée au musée de Mönchengladbach. Il a d’ailleurs également acquis Raumplastik, l’œuvre présentée à la Documenta 4 dont la plupart des travaux exposés se trouvent aujourd’hui au Hessisches Landesmuseum de Darmstadt, ville d’origine du marchand de shampoing et autres lotions capillaires

16 Exposition du 12 mai au 1er juillet 1972. Arie Berkulin, artiste néerlandais, que la galerie Plus Kern a remarqué à l’Europaprijs voor schilderkunstà Ostende en 1969 expose au rez de chaussée de la galerie, Werner Cuvelier à l’étage.

17 Archives de l’artiste.  

18 En 1969-70, Werner Cuvelier peint lui même quelques toiles d’inspiration pop et pop géométriques alors qu’Evelyne Axell est récompensée par le Prix de la Jeune Peinture belge.

19 Lorsque le Pop Art et le Nouveau Réalisme font irruption chez nous, je me demande comment affirmer notre identité par rapport au dadaïsme revisité de ce rouleau compresseur américain. Comment faire aussi par rapport à Restany et ses Nouveaux Réalistes. J’en parle souvent avec Marcel Broodthaers avec qui je partage cette préoccupation. Où trouver notre place, alors que ces artistes ont déjà conquis Bruxelles et Anvers ? Jacques Charlier, dans : Jean-Michel Botquin, Zone Absolue, une exposition de Jacques Charlier en 1970, L’Usine à Stars, 2007.

20 Werner Cuvelier, SP I, opus cit.

Werner Cuvelier 
Statistic project V, 1973
1. documenta 4 – Kassel 68, 2. Sammlung Karl Ströher, 3. Sammlung Peter Ludwig
4. When Attitudes become form – Bern 69-70, 5. Sonsbeek buiten de perken – Arnhem 71
6. Documenta 5 – Kassel 1972
Technique mixte, huiles sur panneaux (6) x 35 X 35 cm et (1) x 70 x 70 cm,
Dessins sur papier (6) x 35 x 35 cm et (2) x 55 x 73 cm.

Statistic Project V

Le Tekenboek I, ce premier carnet de dessins de Werner Cuvelier, est décidément une source précieuse, un ensemble de croquis, de notes, de réflexions sur le travail, une sorte de liste des listes, un fil conducteur très précisément daté, un fil d’Ariane qui permet de reconstituer le cheminement mental de son auteur. Œuvre autonome, ce carnet de 60 pages, évoque pas moins de 70 Projets Statistiques (S.P.), numérotés en chiffres romains,  imaginés entre 1970 et 1996. Ainsi y apprend-on que Werner Cuvelier, de passage à Cologne en Allemagne le 7 octobre 1972, décide de prendre pour thème de son Statistic Project V l’exposition When Attitudes Become Forms imaginée par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Bern en 1969. Je vais prendre le catalogue de l’exposition When Attitudes Become Forms comme réalité et point de départ afin de montrer l’intérieur de l’art (de binnekant), écrit-il. En fait, il décide d’étendre le champ d’investigation du S.P.I. et extrait de sa bibliothèque six catalogues d’expositions. Les data du Statistic Project V seront constituées par quatre expositions et deux importantes collections d’art : il y a là la Documenta IV, confiée à Arnold Bode en 1968, la désormais mythique exposition When Attitudes Become Forms, organisée à Berne en 1969 par Harald Szeemann, Sonsbeek buiten de Perken – Arnhem 71, mise sur pied par Wim Beeren en 1971 ainsi que la tout aussi mythique Documenta V de 1972 qu’Harald Szeemann vient d’orchestrer. Du côté des collections, il y a toujours celle de Peter Ludwig, le roi du chocolat, ainsi que la Sammlung Karl Ströher, du nom de cet industriel de Darmstadt, fabricant des shampoings Wella. Je pense, note Werner Cuvelier dans la publication21 qui constitue et accompagne le travail, que ces six manifestations nous donnent une idée claire des arts plastiques dans les années 60. Elles ont eu lieu entre 1968 et 1972. Il sera clair pour tout le monde qu’elles constituent une documentation historique et qu’il s’agit d’une histoire très proche. Le choix de la documentation a été très facile. Certains peuvent en douter, mais je pense que ces manifestations sont les plus importantes. De fait, ce tournant des années 70 est d’une frénétique effervescence, une remise en question explicite et totale de tous les principes de l’art, une irréversible rupture. Live in your head proclame le commissaire démiurge Harald Szeemann à Bern. Vivre dans sa tête. Assurément, c’est également l’attitude de Werner Cuvelier face à ces six catalogues, dont l’un d’eux en deux tomes, déposés sur sa table de travail.

On sourira bien sûr, pour nous qui considérons cette époque et ces expositions comme mythiques et fondatrices, en parcourant les réalités objectives mises à plat par Werner Cuvelier. 403 noms et prénoms d’artistes, soit 39, 69, 71, 80, 150 et 181 unités, 39 artistes recensés dans le catalogue de la Sammlung Karl Ströher, 181 participants à la Documenta V, leur dates de naissances, éventuellement de décès, leur nationalités et lieux de résidence. Werner Cuvelier en est bien conscient et s’en explique : Avec ces informations, j’ai fait une sorte de statistique artistique dans laquelle le caractère statistique se révèle peu important. Cela ne signifie pas que la valeur statistique soit nulle. A partir des classifications, ces énumérations peuvent soulever bien des questions importantes. Les informations recueillies permettent de voir précisément ces choses, qui sont normalement cachées et qui ne retiennent pas notre attention. Par exemple, le nombre d’artistes belges qui ont participé à ces manifestations : 5 sur 403 = + 1%. Oui, les choses sont relatives, dans tous les sens du terme : mises en relation, elles sont à relativiser. Je suis préoccupé par les pseudo – statistiques, déclare Werner Cuvelier. Et de conclure : je me moque un peu de la science, et surtout des statistiques, en soulignant la relativité de mes résultats statistiques au moyen de couleurs et de sons. En fait, les choses ne sont peut-être pas aussi réductrices, dès le moment où l’on considère que l’intérieur de l’art – de binnekant, ce sont avant tout des hommes (et des femmes quoique celles-ci soient peu présentes, effet du temps) qui naissent, meurent, ont une origine, vivent et créent à un endroit, tous représentés ici en unités visuelles, voire sonores. Le sujet de cette œuvre est l’art en soi, écrit encore Werner Cuvelier, résumant son projet, les artistes et leurs informations constituent le matériel. Cela contraste avec tous les sujets qui ont façonné l’art au cours des siècles passés.

En fait, ce cinquième projet22 est une remarquable synthèse méthodologique des précédents, une nouvelle perspective et une mise au point à propos de la base statistique. Contrairement aux précédentes qui s’appuyaient sur l’autonomie des tableaux statistiques, la publication qui condense le projet se fonde sur l’œuvre elle-même et celle-ci sera unique, sans déclinaisons, un ensemble de 20 éléments, six panneaux peints, six dessins, six panneaux sonores et deux tableaux de synthèse, en fait six unités textuelles, picturales et sonores représentants les six manifestations et leur synthèse. Pour les formats – et on se souvient que c’est lui, l’artiste, qui décide -, Werner Cuvelier se tourne à nouveau vers les architectes W. Graatsma & J. Slothouber et s’inspire de leur module : les tableaux de synthèse mesurent 70 x 70 cm, les dimensions des autres, 35 x 35 cm, en dérivent. Le carré est la solution la plus neutre. Pour les dessins, le code est simple et précis : À côté des noms et des prénoms des artistes, écrit Werner Cuvelier, sont placés leur date de naissance, leur date de décès éventuelle, leur pays d’origine et enfin le lieu où l’artiste vit et travaille. L’année de naissance est représentée par les deux derniers chiffres : par exemple 1939 = 39 ; 1900 = 00 ; 1889 = 89 … Pour les noms de pays, j’ai pris les deux premières lettres de la notation anglaise. Par exemple France = FR. Pour la composition, j’ai utilisé des colonnes avec 61 noms chacune ; ceci est dérivé de 181 (d5) : 3 = + 61. 181 représente le nombre d’artistes qui ont participé à la Documenta V.J’ai écrit en noir sur un fond blanc pour des raisons de lisibilité. Toutes les lettres sont écrites à la main. Pour les panneaux peints, qui visualisent la participation des artistes aux différentes manifestations, Werner Cuvelier choisit un fond gris : c’est un exposant en arrière-plan, une non – couleur, sans aucune signification esthétique. Les expositions sont représentées en fonction de la couleur de la couverture des catalogues : des barrettes jaune clair pour When Attitude Become Forms, gris clair pour Sonsbeek, orange pour la Documenta V, jaune plus profond pour la collection Ludwig, vertes pour la collection Ströher, deux triangles rouge et bleu pour la Documenta IV, celle-ci bénéficiant d’un catalogue en deux tomes, l’un rouge, l’autre bleu. Enfin Werner Cuvelier développe la sonorisation du travail statistique : chaque couleur correspond à un son. Les six compositions sonores ont chacune une longueur propre variant de 39 (ks) à 181 (d5) unités, qui résultent du nombre d’artistes dans les catalogues respectifs. Chacune des six compositions dure une minute et est divisée en 39, 69, 71, 80, 150 et 181 unités. Ainsi, les sons de la première composition durent 1/39 de minute, ceux de la seconde 1/69, etc. En outre, on peut écouter la composition dans son ensemble, ou partie par partie ou certaines parties ensemble, selon les interrupteurs que l’on actionne. Ainsi peut-on suivre la musique tout en regardant les couleurs, et en conséquence, écouter les couleurs tout en voyant la musique.

En fait, oui, qu’entendons nous, que voyons nous ? Telle reste la question, celle de l’autonomie de l’œuvre d’art. Le philosophe Rudolph Boehm23, à l’époque professeur à l’université de Gand et qui collaborera aux travaux statistiques de Werner Cuvelier analyse le dispositif. Regardons ce que nous voyons. À gauche, un panneau de couleurs (= peinture). Les couleurs se présentent comme des données sensorielles immédiates de la plus grande simplicité. Que dire d’autre sur ce qu’il y a d’autre à apprendre ? La chose n’est pas si simple. Sur ce panneau, nous voyons autre chose que ce que nous pensons voir. En fait, nous voyons une représentation de données que nous ne percevons pas immédiatement comme sensorielles. Les couleurs représentent selon des règles strictes, des données statistiques enregistrées dans le panneau de droite (= dessin) Vous savez qu’aujourd’hui, les gens aiment à considérer les données statistiques comme les seules données objectives. Ces données statistiques sont-elles ce que nous percevons réellement sur le panneau de couleurs ? Mais où les voyons-nous ? Seulement sur le deuxième panneau. Mais là encore, elles ne sont montrées qu’à l’aide de caractères. Nous voyons d’abord les couleurs, puis les caractères, puis leur signification, écrit-il encore. Et maintenant, après ces réflexions, nous commençons à voir – peut-être à comprendre – quelque chose de complètement différent par rapport à ce que nous percevons. Une conclusion est certaine : ce que nous voyons dépend aussi de nous-mêmes.

Werner Cuvelier pour sa part précise : Je veux examiner ici si ces séries régulées, par opposition aux séries aléatoires, produisent autant de sensations esthétiques que les œuvres composées par intuition. Si c’est le cas… Werner Cuvelier laisse la réponse en suspension.

Revenons un instant à cette notion de réalité. Werner Cuvelier est en tout cas attentif au monde l’art et à ses réalités du moment. En 1973, la démission de Jean Leering, directeur du Van Abbe Museum, suite à un désaccord avec le conseil d’administration du musée et les autorités de la ville quant à sa politique et ses idées sur la créativité individuelle et collective, le fait réagir. Avec une pointe d’humour et un soupçon de revendication, Werner Cuvelier rédige quelques Propositions pour le Van Abbe Museum : Les expositions sont organisées autour d’un thème : la structure. Les expositions sont organisées autour d’une technique : la reconnaissance de l’art du dessin. Les expositions sont organisées autour d’un thème : la nature morte. Les expositions sont organisées sur une base géographique : l’art flamand. Les expositions sont organisées sur une base technique : les sculptures. Les expositions sont organisées autour d’une tranche d’âge : les dessins d’enfants. Les expositions sont organisées avec des arrangements combinés : la jeune création flamande. Les expositions peuvent être organisées selon l’âge, le format, par couleur. Ceci constitue le Statistic Project VI.24

21 Werner Cuvelier, Statistic Project V, Plus Kern March 73, Stencil, 33 x 21 cm, 16 pages, NL – EN, 365 ex

22 Exposition individuelle galerie Plus Kern, Statistic Project V. Du 6 au 24 mars 1973. Introduction  par le professeur R. Boehm. Werner Cuvelier expose au ré de chaussée de la galerie, Yves De Smet à l’étage. Exposition avec publication. Les deux tableaux de synthèse seront également exposés en 1975 à l’occasion du millénaire de la Ville cde Gand. Duizend jaar Kunst en Cultuur, Museum voor Schone Kunst, Gent (B). Texte de 1973 de Rudolf Boehm dans le catalogue.

23 Werner Cuvelier suit les  cours de philosophie de Rudolf Boehm (1927-2019) en élève libre. En témoignent de nombreuses notes dans le Tekenboek II. De 1952 à 1967 Rudolf Boehm collabora à l’édition des inédits de Edmund Husserl aux Archives-Husserl à Louvain sous la direction de Herman Leo Van Breda. En 1967, Rudolf Boehm est nommé professeur de philosophie moderne à l’Université de Gand. Rudolf Boehm fut un des premiers lecteurs du manuscrit de Totalité et Infini d’Emmanuel Lévinas. Ainsi, il contribua à sa publication dans la collection Phaenomenologica(Editions Martinus Nijhoff), dirigée par son vieil ami et complice, Jacques Taminiaux, professeur de philosophie à Louvain-la-Neuve. Son œuvre s’inscrit dans le sillage de la phénoménologie, même si elle rompt avec celle-ci sur plusieurs points essentiels. Werner Cuvelier et Rudolf Boehm entretiendront une très solide relation de collaboration. Boehm a également étudié les mathématiques et la physique à Leipzig et à Rostock.

24 Tekenboek I, page 7

Werner Cuvelier, Abstrakte Kunst bestaat niet, Emergent, Veurne, les images

Statistisch Project – Coördinaten, 1971-1977
145 x 145, aquarel, inkt en potlood op papier, ingelijst, uniek
Zonder titel,1996
17,5 x 28,5 x 19, polystyreen hardschuim, gaasverband, coating, uniek
Hommage aan Leonardo de Pisa, 2008
10 x 27,5, gebonden boek, uniek
Icosaëder, 2014,
gebonden boek, uniek

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Werner Cuvelier, Abstrakte Kunst bestaat niet, Emergent, Veurne, 31 octobre – 9 janvier 2022

Werner Cuvelier, statistisch Project – Coördinaten, 1971-1977

Werner Cuvelier participe à l’exposition ABSTRACTE KUNST BESTAAT NIET (L’art abstrait n’existe pas) chez Emergent à Furnes. Commissaire : Frank Maes.

ABSTRACTE KUNST BESTAAT NIET -31/10/2021 – 09/01/2022 – EXPO #27

Einde jaren 1980. De Canadese kunstenaar Royden Rabinowitch is te gast in Museum Sztuki te Łódź, Polen. Wanneer directeur Ryszard Stanisławski de term “geometric abstract art” in de mond neemt, riposteert Rabinowitch: “But Mr Stanisławski, there is no such thing as geometric abstract art.” Er volgt een ietwat ongemakkelijke stilte. Dan keert de directeur zich naar de kunstenaar en vraagt: “How do you know that?”

Curator: Frank Maes

Deelnemende kunstenaars: Kathelijne Adriaensen, Franz Anaïs, Amélie Bouvier, Werner Cuvelier, Dieter Daemen, Frans De Medts, Vincent de Roder, Kamiel De Waal, Jerry Galle, Loek Grootjans, Nathalie Guilmot, Pepa Ivanova, Emi Kodama & Elias Heuninck, Rebekka Löffler, AnneMarie Maes, Rosa Menkman, Wesley Meuris, Jean Katambayi Mukendi, Hilde Overbergh, Royden Rabinowitch, Stéphanie Roland, Sigrid Tanghe, Ane Vester, Sarah Westphal, Michael John Whelan

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Art on Paper @ BOZAR, les images (2)

Art on paper @ Bozar 2021
Werner Cuvelier, SP XXIV Pyramide de Cestius, 1975 – 1985
Art on paper @ Bozar 2021
Raphaël Van Lerberghe
Coup peu connu, 2021
crayon noir sur papier, 59,4 x 84,1 cm
Raphaël Van Lerberghe
Coup dur, 2021
crayon noir sur papier, 59,4 x 84,1 cm 
Raphaël Van Lerberghe
Coup très joli, 2021
crayon noir sur papier, 59,4 x 84,1 cm 
Raphaël Van Lerberghe
Bricolage, 2021
crayon noir sur papier, 59,4 x 84,1 cm 

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Art on Paper @ BOZAR, les images (1)

Art on paper @ Bozar 2021
Art on paper @ Bozar 2021
Raphaël Van Lerberghe
Sans titre (10/18) , 2021, 32 x (21 x 29,7 cm)
haël Van Lerberghe
Sans titre (10/18) , 2021, 32 x (21 x 29,7 cm)
Raphaël Van Lerberghe
Sans titre (10/18) P. 1, 2021, 21 x 29,7 cm
Raphaël Van Lerberghe
Sans titre (10/18) P. 2, 2021, 21 x 29,7 cm
Raphaël Van Lerberghe
Sans titre (10/18) P. 3, 2021, 21 x 29,7 cm
Planche, édition de A.R.D.V.L, pour Art on paper 2021
Werner Cuvelier, SP XXIV Pyramide de Cestius, 1975 – 1985
Jacqueline Mesmaeker
Couloir, 2021. Technique mixte sur papier, 500 x 50 cm

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Werner Cuvelier, Art on Paper, preview

SP XXIV Pyramide de Cestius, 1975 – 1985

(…) Werner Cuvelier nous a désormais habitué à multiplier les approches sur un même sujet, à décliner ses œuvres en questionnant le réel suivant des protocoles autonomes et complémentaires. Ainsi, ce livre d’artiste qui lui aussi fait la part belle au dessin, lui conférant un rôle de premier plan dans cette transcription de la réalité. L’ouvrage est de grand format, puisqu’ici aussi, Werner Cuvelier a accepté la contrainte de laisser ses documents photographiques à l’échelle 1/1 par rapport à leur reproduction originelle. Il s’ouvre sur la retranscription des deux inscriptions gravées dans le marbre du monument : C. CESTIUS L.F. POB. EPULO PR. TR.PL. VII VIR EPULONUM. OPUS APSOLUTUM EX TESTAMENTO DIEBUS CCCXXX ARBITRATU L. PONTI P.F. CLA. MELAE HEREDIS ET POTHI L. S’en suivent plus de 70 planches : Werner Cuvelier reprend toutes les reproductions et les confrontent à une nouvelle série de dessins : pour chacune, il redessine la pyramide mais cette fois complète, vue de profil. Il la dessine également vue du dessus, inscrite en son carré, orientant précisément le monument, simple forme géométrique dès lors, l’apex et les cinq sommets aux croisement des deux diagonales. On se souviendra ici de la déclaration fondamentale de Sol LeWitt, publiée dans ses Paragraphs in conceptual Art : utiliser une forme simple de façon répétée limite le champ de l’œuvre et concentre l’intensité, l’arrangement de la forme. Cet arrangement devient la finalité de l’œuvre, tandis que la forme n’en est plus que l’outil. 

(…)

Toute publication archéologique s’accompagne habituellement de dessins de l’objet étudié. Le Mémoire – j’ai choisi de l’appeler ainsi – de Werner Cuvelier n’échappe pas à la règle. Et c’est là, sans aucun doute, que surgit la nécessité même du travail mis en œuvre. Werner Cuvelier a fait photographier en studio l’ensemble des documents récoltés. Le photographe Piet Ysabie fournira les clichés à dimensions réelles de chaque image, de chaque reproduction. Pour chacune, Werner Cuvelier retracera la silhouette de la pyramide sur papier de soie, au crayon, puis à l’encre de chine, un parfait décalque de ce qu’on voit réellement du monument, dès lors l’exact point de vue, ou supposé tel, choisi par chacun des peintres, dessinateurs, graveurs, photographes qui, avant lui, ont représenté l’objet étudié. Un cyprès, un mur, un panneau de signalisation s’interpose-t-il entre la pyramide et l’œil qui la scrute ? Tous ces éléments qui cachent une partie du tombeau de Cestius sont laissés vierges sur le dessin, la pyramide prenant dès lors parfois des allures très singulières. Cette transcription tombe tellement sous le sens que celui-ci aurait bien pu nous échapper. Oui, bien sûr, ces éléments du paysage nous empêche de voir la totalité du monument. Dès lors surgit la question :  qu’est ce qui est visible, ou plutôt, de façon infiniment plus fondamentale, qu’est ce qui relève de l’invisible ? Que percevons-nous ?  Ne cherche-t-il pas à susciter l’imaginaire au-delà de la perception, invitant le regardeur à sonder le mystère même de l’objet, à scruter le réel afin de s’en abstraire dans la dimension intellectuelle d’une masse qui de tout temps, en toute culture, fut habitée d’une dimension spirituelle ? En fait, écrit Marie Anne Thunissen dans l’introduction du Mémoire, Werner Cuvelier ne laisse filtrer de la pyramide que sa part de mystère, ce qu’elle garde pour elle, ce qu’elle ne livre pas.

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Werner Cuvelier, SPXXXVI, Retrato de las Negras, 1980, une introduction

Werner Cuvelier, SPXXXVI, Retrato de las Negras, 1980,
Werner Cuvelier, SPXXXVI, Retrato de las Negras, 1980, les hommes, les femmes

SP XXXVI Retrato de Las Negras

L’humain, l’individu, n’est jamais très loin dans la multiplicité des intérêts et préoccupations de Werner Cuvelier. Y compris les caractéristiques physiques de celui-ci, voir même son état de santé. Ainsi décide-t-il, en 1971, de peindre son autoportrait. Et le résultat est pour le moins surprenant : la gouache est géométrique, constituée de rectangles et de bandes de couleurs en registres. Werner Cuvelier a décidé de surveiller son poids, l’observation débute le 27 juillet, elle se termine le 5 octobre 1971. L’œuvre s’intitule Cuvelier’s weight project.[1] Les rectangles colorés représentent les variations pondérales observées au cours de cette période. Trois ans plus tard, en 1974, il revient sur cette notion de portrait. Toujours dans l’expérimentation, il envisage de se faire tirer le portrait par trois photographes différents. Ce sera l’objet du S.P. XXI : se faire photographier dans un style scientifique, puis dans un style proche du reportage, enfin dans un style artistique. Les shootings sont programmés entre le 15 septembre et le 15 novembre 1974.[2] Quelques mois plus tard, il s’intéresse à Santorio Santorio, également appelé Sanctorius, un ami de Galilée, né à Capodistria en 1561, mort à Venise en 1636. Médecin et inventeur, Santorio Santorio est le premier à introduire des mesures quantitatives systématiques de divers paramètres vitaux en médecine. Il est l’un des premiers à pressentir le concept de métabolisme. Inventeur du thermoscope, ancêtre du thermomètre, il se rend compte du réel intérêt que représente la mesure de la température du corps et du pouls ainsi que la quantification des résultats de ces observations. Retour à la question pondérale, il invente une balance qui lui permet, tout en mangeant, de mesurer la quantité de nourriture ingurgitée, convaincu que la santé et la longévité sont liées au maintien d’un poids constant. Se sustenter tout en mangeant, c’est un principe premier de sa Médecine statique. Tout cela ne peut que ravir un amateur d’abscisses et d’ordonnées, de courbes et diagrammes. Dans son Statistic Project XXIII (1975), qu’il consacre à Santorio Santorio, un statement consigné dans son Tekenboek, Werner Cuvelier constate : Peser son propre corps, mesurer sa température, sa pression sanguine, mesurer le rythme cardiaque, considérer toutes mesures humaines : Tout ce qu’un être humain peut exprimer par un nombre. L’humain exprimé en quantité plutôt qu’en qualité.[3]

De quelle nature seront donc les portraits que Werner Cuvelier fera de la population de Las Negras durant l’été 1980 ? Seront-ils scientifiques ? Assurément, ce sont des portraits d’identité, de face et sans profil. Seront-ils de l’ordre du reportage ? Aussi. Ils s’inscrivent tous dans l’action menée par Werner Cuvelier et en sont la trace. Seront-ils, enfin, artistiques ? Certainement pas dans le sens canonique du terme. Ils participeront tous, toutefois, à la conception d’une œuvre d’art et témoignent, à tout le moins, d’une double bienveillance, celle de cette population pour le projet de Werner Cuvelier, celle du regard porté par l’artiste sur cette communauté villageoise.

Mais j’anticipe ; revenons aux prémices. Le village de Las Negras est situé tout au bout de l’itinéraire établi par le SP XXVII, Relaciones (1978). Nous ne sommes pas loin de La Isleta del Moro, dernière étape de ce projet. Nous ne sommes pas plus éloignés de Las Hortichuelas, théâtre du Statistic Project XII (1974). Werner Cuvelier est en terrain connu ; c’est son quotidien estival. Las Negras, où il est en villégiature, est un hameau espagnol appartenant à la municipalité de Níjar, dans la province d’Almería, communauté autonome d’Andalousie. Il est situé dans le parc naturel de Cabo de Gata-Níjar, à environ 50 km de la capitale provinciale, Almería.  D’après l’Institut espagnol National des Statistiques, Las Negras compte 349 habitants (2008). L’évolution du tourisme a généré un afflux important de population étrangère. Il n’y a plus que 47% d’Espagnols à Las Negras.  24% de la population sont des Britanniques, 16% des Italiens, 7% des Allemands, 1% des Français et 5% sont d’origine diverses. En 1980, si j’en crois les statistiques de Werner Cuvelier, ils étaient 129, tous Espagnols. Seuls deux ou trois patronymes ont alors une consonance germanique.

Werner Cuvelier entreprend donc un recensement du village de Las Negras : sa population fera l’objet de ce trente-quatrième projet statistique. Son projet vise à constituer une galerie de portraits, les portraits de L.N – Retrato de Las Negras. Il demande aux habitants du village de pouvoir les photographier, un par un, individuellement et s’intéresse dès lors aux parentèles. Afin de développer la communication avec ses modèles, il compile, dans un notebook[4] qui accompagne le processus, un lexique français – espagnol de termes familiers et familiaux : bisabuelo, bisabuela, abuelo, abuela, padre, madre, hijo, hija, hermano, hermana, hermanostro, hermanastra, tia, tio, sobrino, sobrina, primo, prima, esposa, marido, arrière-grand-père, arrière-grand-mère, grand-père, grand-mère, père, mère, fils, fille, frère, sœur, demi-sœur, tante, oncle, nièce, neveu, nièce, cousin, cousine, épouse, mari.

L’intérêt linguistique, comme dans le cas des Buitenverblijven gantois, est également évident. Le catalogue – catalogo – qui accompagne l’œuvre, édité par la galerie Richard Foncke à Gand[5], présente la liste des habitants alphabétiquement, de Aguado Ruiz Angela à Vincente Montes, Maruja. Les noms des habitants masculins sont imprimés en rouge, ceux des femmes en bleu. Werner Cuvelier respecte évidemment le système traditionnel des noms espagnols, un nom qui, au complet, sert dans un cadre juridique, formel et documentaire. Il consigne les appelidos, le premier nom du père,  suivi du premier nom de la mère, les prénoms, nombre et enfin l’âge de la personne au moment de la rencontre. Apparaissent ainsi les familles qui habitent La Negras,  les Belmonte Cicilia, Belmonte Hernandez, Garcia Garcia, Garcia Hernandez,  Garcia Puertas, Garcia Robles, Hernandez Berides, Hernandez Fernandez, etc… Certains de ces noms, une quinzaine, sont biffés : ce sont ceux des habitants que Werner Cuvelier n’a pas pu photographier : des malades, des absents, l’un ou l’autre garçon parti au service militaire, d’autres, enfin, qui ont décliné l’invitation. Werner Cuvelier classe ses photos -couleurs – en registres, et cette fois par âge, du plus jeune, Antonio Ramon Belmonte Cicilia âgé de un an à la doyenne, Maria Puertas Hernandez, 87 ans. Sous chaque photographie, il note les noms et prénoms, l’âge et le numéro d’ordre du catalogue,  y compris sous les rectangles noirs qui figurent les absents. Qu’importe si le nombre de photos ne correspond pas au nombre d’entrées dans le catalogue. Werner Cuvelier a l’habitude de déclarer que l’art se situe aussi là où surgit l’erreur. [6]

On pensera tout naturellement aux Duration, Location et Variable Pieces de Douglas Huebler et tout particulièrement  à la Variable Piece #70 ainsi qu’à l’ambition maximale de son énoncé : L’artiste documentera de manière photographique,  jusqu’à la fin de ses jours mais dans la mesure de ses capacités, aussi exhaustivement que possible, l’existence de chaque personne vivante, afin de produire la documentation la plus authentique et compréhensive qui soit. Huebler pousse le projet documentaire à son comble, tout en affichant ses limites. En anticipant l’échec de ce projet hors norme Douglas Huebler en moque l’absurdité. Son intention, ce rapport au temps et au lieu, se situe en amont de l’œuvre ; l’objet documenté est, somme toute, secondaire, ce qui n’est sans doute pas tout à fait le cas chez Werner Cuvelier. Celui-ci circonscrit son propos, il le limite à cette population d’un village espagnol qu’il introduit en tant qu’acteurs dans le champ de l’art, insistant également sur la notion de portrait.  Je pense, ici, à Jacques Charlier qui introduit ses réalités professionnelles et dès lors ses collègues de travail dans le champ de l’art conceptuel. Je pense également à Jacques Lizène qui, lui aussi, a voulu photographier le plus grand nombre de visage au monde, mais qui s’est très vite arrêté, déclarant, qu’Huebler, justement, s’occupait de l’affaire.

La population de Las Negras est, ici, au cœur du projet. Werner Cuvelier, néanmoins, n’envisage aucune narration à son sujet. Nous nous situons en effet dans le champ d’un art sociologique, mais bien loin de toute tentation d’anthropologie structurale, chère aux disciples de Claude Lévi Strauss. Le matériel propre à l’enquête est minimal et suffisant : des noms, des prénoms, des âges, une présence ou une absence hic et nunc.

Tout véritable projet documentaire repose, on le sait, sur l’énoncé d’une hiérarchie. Werner Cuvelier déclinera évidemment celle-ci en fonction de ses propres préoccupations. Il y a d’abord cette première galerie de portraits en couleurs. On pense à celle qu’il constitue pour le Statistic Project XXVI, Coordonnées, cette galerie de peintres, sculpteurs, philosophes, écrivains, architectes, musiciens et scientifiques, tous considérés comme indispensables à la compréhension du développement de la culture occidentale. Les habitants de Las Negras jouissent du même traitement. Werner Cuvelier fera ensuite réimprimer plusieurs jeux des mêmes photographies, mais cette fois en noir et blanc et au format de photographies d’identité. Nous entrons là dans le champ d’une esthétique de l’administration, chère à l’art conceptuel d’ailleurs. Le but est de multiplier les classements, toujours en fonction des seuls renseignements récoltés, d’abord la relation homme-femme, puis les âges, puis les groupes d’âge, les familles, les frères et sœurs, les noms, les prénoms. Deux derniers classements sont parfaitement aléatoire, véritables puzzles, déroutes notariales, tohu-bohu d’une administration bouleversée. Soit neuf variations sur un même thème, neuf transcriptions visuelles de ces données sociologiques, un ensemble de diagrammes, de pyramides, de rangs et colonnes composées, chaque fois, de deux entités distinctes : d’une part les photos d’identités, d’autre part la transcription des données nécessaires à la compréhension du tableau : les noms prénoms et âges des intervenants, recopiés  la main dans des rectangles de mêmes dimensions que les photographies. Au fait, Werner Cuvelier n’a aucune intention d’en tirer des conclusions, aucun projet d’étude scientifique, aucune tentation d’administrer quoi que ce soit. Subsistent, ces pyramides, suites et diagrammes, ces portraits, l’existence de ces gens à un moment donné, en un lieu donné, des visages qui se déplacent en fonction de la place qu’on leur assigne, des hommes,  des femmes, de tout âge, avec lesquels, nous, regardeurs de ces galeries de portraits,  finissons par entretenir une singulière connivence.

[1] Catalogue de vente 76e Veiling Van Langenhove, p.14. N° 104

[2] Tekenboek I, p.25

[3] Tekenboek I, p.28

[4] Notebook Las Negras, archives de l’artiste.

[5] Werner Cuvelier SPXXXVI, Retrato de Las Negras, portraits de Las Negras, catalogue, 4 pages, 27 x 21 cm, 1981, Edition galerie Richard Foncke. Exposition personnelle : Werner Cuvelier, Statistic Project XXXVI. Retrato de Las Negras. Galerie Richard Foncke, Octobre – 8 novembre 1981.

[6] Werner Cuvelier consigne les dates de prises de vue et la pellicule utilisée dans son Notebook. Film 1 le 8 juillet. Film 2 le 18 juillet. 400 asa – 24 DIN 24 prises de vues. Film 3 le 28 juillet 36 vues 21 DIN. Fin du projet les le 1-2-4 aout

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