Archives de catégorie : L’actualité à la galerie

Alexander Lieck, Jeunesse oblique, les images (1)

Paréidolie Marseille, Suchan Kinoshita, preview

Suchan Kinoshita
A faire ce jour, 2024
Aquarelles sur papier, recto-verso, 18,5 x 25,3 cm

A faire ce jour n’est pas une injonction, pas même le protocole d’un devoir quotidien. Le carnet d’aquarelles dont sont extraits ces quelques feuillets évoque plutôt la vitalité, l’action, la mobilité, la légèreté. Dessiner se fait à toute heure, dès que l’occasion se présente : sur un coin de table, dans un train, ce jour, ou le jour d’après. Il s’agit, pour l’artiste, de s’éveiller à l’observation, à l’invention, à la réflexion. Suchan Kinoshita renoue, ici, avec la pratique d’Hokusai Katsushika, grand maître de l’estampe qu’elle admire et qui, en 1814, invente un mot pour désigner ses innombrables carnets de croquis : la manga, néologisme issu de deux idéogrammes, man et ga. On traduira par dessins (man) foisonnants, légers, dérisoires, grotesques, spontanés, exécutés sans but préconçu (ga). 

Suchan Kinoshita
A faire ce jour, 2024
Aquarelles sur papier, recto-verso, 18,5 x 25,3 cm
Suchan Kinoshita
A faire ce jour, 2024
Aquarelles sur papier, recto-verso, 18,5 x 25,3 cm
Suchan Kinoshita
A faire ce jour, 2024
Aquarelles sur papier, recto-verso, 18,5 x 25,3 cm
Suchan Kinoshita
A faire ce jour, 2024
Aquarelles sur papier, recto-verso, 18,5 x 25,3 cm
Suchan Kinoshita
A faire ce jour, 2024
Aquarelles sur papier, recto-verso, 18,5 x 25,3 cm
Suchan Kinoshita
A faire ce jour, 2024
Aquarelles sur papier, recto-verso, 18,5 x 25,3 cm

Paréidolie 2025, Valérie Sonnier, preview

Invitée durant l’été 2024 en résidence au Manoir, centre d’art et de villégiature à Mouthier-Haute-Pierre, implanté dans la Haute Vallée de la Loue, pays de Gustave Courbet, Valérie Sonnier y exposa à l’automne. Peindre, dessiner, filmer la vallée de la Loue, titre de l’exposition, rassembla trois artistes issus des Beaux-Arts de Paris, là où Valérie Sonnier enseigne le dessin morphologique. Tous trois sont donc partis sur les traces du Maître d’Ornans. Courbet, on le sait, s’est largement inspiré des paysages de son pays natal et plus particulièrement de cette vallée de la Loue, le ruisseau du Puits noir, la grotte Sarrazine, la roche Bottine et bien sûr la source de la Loue.

Au Manoir, Valérie Sonnier prend ses marques. Elle y rencontre d’abord le fantôme des lieux, c’est plus rassurant de se sentir accompagnée. Elle installe ensuite ses fantômes les plus familiers sur la cheminée, des fantasmagories finement installées dans des cadres dorés de style Napoléon III, celui-là même qui comptait remettre la légion d’honneur à Courbet, distinction que l’artiste, en républicain farouche, refusa tout de go dans une célèbre lettre ouverte. Il y a là, sur la cheminée, tout le petit monde de Victor Hugo, dont Valérie Sonnier a également fréquenté assidument le fantôme à Hauteville House, Gustave Courbet, son épouse, ses amis, ainsi que  Constance Quéniaux, oui, celle de l’Origine. Deux fantômes plus intimes de l’artiste se mêlent à la compagnie. Voici les lieux habités.

Valérie Sonnier dessine dès lors le manoir qui l’accueille et prend enfin de la distance, peignant les belvédères au loin, quatre fragments de paysages karstiques et panoramiques posés sur petits bois cirés. Plein jour, pleine lune, temps d’orage et songe d’une aurore boréale, Valérie Sonnier décline les atmosphères.

Au passage, elle dessine sur papier comptable, un petit âne en bois sur roulettes portant sur son dos un célèbre camion rouge, celui-là même qui l’embarqua aux débuts de sa carrière d’artiste et même bien avant. Pour l’heure, l’âne s’appelle Gérôme, clin d’œil à Gustave. Quel âne ce Gérôme, n’est-ce-pas ? On connaît l’anecdote : Courbet appelait son âne Gérôme, pour le plaisir de dire : Gérôme est un âne., faisant ainsi allusion à Jean-Léon Gérôme, son contemporain, champion de l’académisme.

Enfin, Valérie Sonnier remonte la vallée de la Loue. Elle en ramène un petit film de six minutes, des plans serrés où l’eau, la roche, la végétation se mordorent rapidement. L’eau devient lave, la roche tellurique. Elle en ramène également un grand dessin de la source de la Loue que Courbet représenta maintes fois, la peignant sous tous ses angles, n’en retenant souvent que des éléments particuliers, comme un territoire initiatique qui ne manqua pas de provoquer bien des interprétations psychanalytiques.

Valérie Sonnier,
La source de la Loue,
Fusain, pastel sec, acrylique sur papier coréen, 150 x 210 cm, 2024
Valerie Sonnier,
Le Manoir Mouthier
Crayon, crayons de couleurs et cire sur papier ligné, 33,4 x 41,5 cm, 2024
Valérie Sonnier,
L’âne Jerôme
Crayon, acrylique et cire sur papier ligné, 30 x 39 cm, 2024

Michiel Ceulers, Something…, les images (5)

Michiel Ceulers, Something…, les images (4)

Michiel Ceulers, Something…, les images (3)

Michiel Ceulers, Something…. Les images (2)

Michiel Ceulers, Something…. Les images (1)

Sandrine Morgante, Mélatonine, 2021, un entretien

Regenerate, Wiels, 2021, photo Philippe de Gobert

Extraits et transcription d’un podcast réalisé dans le cadre de l’exposition Regenerate, au Wiels, en 2021. Une conversation entre Sandrine Morgante et Jean-Philippe Convert, à propos de l’oeuvre Mélatonine.

SM : En mars 2020, je t’ai demandé ton avis sur une série de dessins en cours, des dessins d’image de boites de médicaments pour le sommeil, tous au crayon gris sur des photocopies noir et blanc, format A4. J’y mêle la littérature présente sur ces boites de médicaments à ma propre littérature d’insomniaque, des extraits de mes nombreux enregistrements, confidences nocturnes que je consigne depuis 2015. Je cherchais à souligner l’inefficacité de ces médicaments face aux problèmes de sommeil, souvent liés à une angoisse existentielle alimentée par un système productiviste. L’excès de bonnes intentions formulées sur ces boites de médocs nous mettent la pression : il convient de bien dormir afin d’être efficace dès le réveil. Leur consommation participe donc d’un stress généralisé. C’est un cercle vicieux.


JPC : Et je t’ai répondu que je trouvais tes dessins très respectueux de l’image du produit, et qu’il ne fallait pas hésiter à polluer la propagande de ces somnifères.


SM : J’en ai tenu compte. Je me suis mise à utiliser de gros marqueurs noir, à écrire en grand, à raturer les images. Comme sur celui-ci où j’écris en grand, en avant plan : Je veux trop te voir, je le dois, je le sens, tu m’attires comme un aimant. Puis, en petit, comme dans un dialogue: A ce point-là ? Sur base seulement de mes messages ? Enfin, en arrière plan, on découvre la littérature vantant le médoc : Endormissement plus rapide. Mélatonine. Sommeil Réparateur. Passiflore. Sans dépendance ni accoutumance.


JPC : Comme sur celui-ci où sur la boîte de somnifère, il est sagement écrit : Activa bien-être. Sommeil. Libération prolongée. Contribue à l’amélioration des troubles du sommeil. Évite les réveils nocturnes. Favorise délassement, calme et détente. 45 gélules sous blistères. La typographie est rassurante. Et toi, tu dessines : Certes nous venons de deux mondes séparés, mais il a bien fallu que quelque chose nous relie. Si l’on peut se rencontrer, c’est parce qu’on est ouvert aux autres. Et je suis ouverte aux autres. Quel était ce lieu ? L’attirance physique, présence, voix, odeur, ou l’inconnu.


SM: Pour faire ces dessins, j’ai parfois utilisé les mots qui me restaient en tête au moment du réveil, des prises de notes dans des carnets aussi. L’essentiel de ce que j’ai réécrit sur ces dessins provient d’enregistrements audio fait durant les heures d’insomnie. J’en ai plus de deux cent. Je parle, je dis tout ce qui me passe par la tête afin de me délivrer, de m’extraire de mes obsessions. Il faut que cela prenne forme. C’est un flux continu, des suites de pensées parfois discontinues. Lorsque je les réécoute, il m’arrive de me sentir apaisée, et même de me rendormir tout en les écoutant. En fait, je réécoute ma propre voix et c’est comme si j’avais été entendue.


JPC: Tu as élaboré cette série durant la période du premier confinement lors de la pandémie, cette assignation à résidence généralisée.


SM : Cette période où l’on a été obligé de cesser toute activité fut pour moi source d’apaisement plutôt que d’être une source d’angoisse. Je me suis mise à bien dormir. J’étais soulagée : ne plus penser à toujours réaliser, se libérer des défis, du stress, ou même de devoir entretenir des relations, d’en créer de nouvelles. C’était libératoire.


JPC: En fait, le monde du jour s’est endormi et cela t’a aider à dormir. Cette inversion jour/nuit est intéressante car, en principe, dans le régime capitaliste qui est le nôtre, le jour est productif tandis que la nuit, on se repose afin d’ être productif le jour suivant. Il y a quelque chose de contradictoire à propos de ces somnifères : ils ne permettent pas l’abandon; ils véhiculent une injonction.


SM : Oui, respecter la règle, la loi. Bien dormir pour être efficace et productif le lendemain.


JPC : Cela me fait penser à l’injonction paradoxale telle que définie par Grégory Bateson, cette technique de manipulation utilisant des affirmations contradictoires très largement appliquée par la publicité : Soyez libres, manger des pâtes ! Soyez libres, achetez telle voiture ! On a vu fleurir une injonction paradoxale sur nos balcons au moment du lockdown : On vous aime, restez chez vous ! Lorsqu’on aime quelqu’un, on a surtout envie de l’avoir près de soi et non pas qu’il reste chez lui. Cela rend les gens fous…


SM : Ou impuissants.


JPC : Ton travail serait donc de retrouver de la puissance.


SM : Une puissance contre un pouvoir mis en place, une puissance alternative face à un pouvoir qui passe par un langage normatif. Mes paroles d’insomniaque sont complexes, incertaines, elles sont balbutiements et tremblements. Elles s’opposent au langage normatif qui, lui, propose quelque chose de prévisible et de stable. Donc, oui, on peut dire que c’est une manière de retrouver un peu de puissance personnelle. Le fait de faire poésie, le fait d’être créatif, c’est une façon de contrer ce pouvoir normatif.


JPC: En montrant tes mots enregistrés, tu entres dans un processus de réification du langage par la création visuelle. Tu montres le langage qui, ainsi, devient objet à voir.


SM : C’est ainsi que je conçois le fait de dessiner. Mettre en évidence une graphie qui révèle l’identité, les émotions, une nervosité, un empressement ou une envie de lâcher prise.


JPC : Cela me fait penser à L’Homme au Magnétophone ou l’analyste en question (1967) de Jean-Jacques Abraham. C’est une formidable pièce sonore. Jean-Jacques Abraham qui avait été en analyse de 14 à 28 ans, sans faire de progrès, vient à sa dernière séance avec un enregistreur et réclame des comptes à son analyste. Cela lui vaudra d’être interné.


SM: Abraham pose un acte fort, celui de demander des comptes à quelqu’un qui incarne la domination, la figure du père. D’ailleurs, il parle beaucoup du père. C’est un équivalent : le père, le psychanalyste, le patron, toutes les figures du pouvoir. Il utilise l’enregistreur comme un témoin. Il faut donc s’expliquer devant ce témoin. J’ai pour ma part été très impressionnée par les oeuvres de l’artiste argentin Léon Ferrari et particulièrement par la série des Escritura Deformada, des textes politiques qu’il écrit lui-même ou qu’il s’est approprié, qu’il dessine et déforme, jusque’à les rendre presqu’illisibles. La malléabilité de la ligne de Ferrari est une métaphore appropriée de la flexibilité nécessaire aux dissidents qui doivent trouver des moyens de s’exprimer sous des régimes politiques répressifs. Il y a Mira Schendel, une artiste brésilienne qui a vécu en Suisse, également. Ses Objetos gráficos datent également des années 60. Ce sont des écritures manuelles libres, des tracés, des ratures, des phrases dans des langues différentes, des mots dessinés sur les deux faces de feuilles translucides. Le trouble en les voyant est constant. Ces dessins sont plurivoques, plusieurs voix dans des langues différentes, des langues qu’elle connaît et qu’elle mêle à des gribouillis. Qu’est ce qui est lisible, qu’est ce qui ne l’est pas ? Le scotch art de Gil Wolman, artiste français qui a fait partie de l’internationale lettriste m’inspire aussi. En transférant des mots sur du collant adhésif transparent, il manipule titres et images des journaux afin de subvertir le langage des mass media. Nous étions contre le pouvoir des mots, contre le pouvoir, disait-il.


JPC : Cela claque comme un slogan de manifestation… Tes propres textes pourraient également surgir sur des calicots, `non ?


SM : Durant le confinement, j’ai créé un calicot, un slogan assez commun à ce moment : Du fric pour l’hôpital public. Mais j’ai aussi écrit en beaucoup plus petit : L’inégalité tue. J’ai été très fière de mettre ces mots à ma fenêtre, dans l’espace public.


JPC : Il y a de l’ironie dans tes dessins., de l’humour, des jeux de mots.


SM : Un humour presqu’accidentel, par pure sincérité. Mettre certains mots à côté d’autres n’est pas sans effet. Ecrire, par exemple, je veux trop te voir à côté des mots typographiés sans dépendance, sans accoutumance, cela crée une contradiction qui provoque le rire.


JPC. C’est le principe de l’inadéquation.


SM : Voilà, je fais de l’humour par inadéquation.


Jean-Philippe Convert vit et travaille à Bruxelles. Il est écrivain, plasticien et performeur. Son travail est notamment orienté autour des questions liées au rapport entre texte et image, ainsi que sur la création de langues inventées, cryptiques ou considérées comme marginales.


Podcast à écouter sur:
https://soundcloud.com/wiels_brussels/regenerate-conversation-entre-sandrine-morgante-jean-philippe-convert-fr