LES RENCONTRES, WALTER SWENNEN, MARCEL BROODTHAERS, FILIP FRANCIS, FRANCISCO DE ZURBARAN, JACQUES LIZENE, MARCEL DUCHAMP
Trois œuvres ponctuent l’exposition, comme trois contrepoints. La première est d’ailleurs une ponctuation : Virgule de Walter Swennen (1999), un hommage à Marcel Broodthaers, une évocation, une virgule telle celle du poème industriel Modèle : la virgule (1969-1970) qui combine la Trahison des images de Magritte (« Ceci n’est pas une pipe »), la spatialisation du langage et de la ponctuation chez Stéphane Mallarmé ainsi que les propres recherches de Broodthaers sur la rhétorique visuelle et poétique. Pour Marcel Broodthaers, « la virgule est un modèle temporel, en tant que signe de ponctuation marquant le rythme. Dans ses plaques, Broodthaers ne l’a que rarement utilisée comme signe de ponctuation conventionnel, préférant en faire un élément (typo)graphique perturbant, pour présenter un nouveau mode d’écriture, de lecture et d’interprétation des textes »[1]. Walter Swennen rencontre Marcel Broodthaers en 1965. Et lui aussi, tout comme son aîné, opérera ce glissement de la poésie aux arts visuels, ce qu’exprime fort bien cette Virgule. En 2001, Walter Swennen écrira à propos de Marcel Broodthaers : « MB était communiste – la moule est une forme égalitaire – et poète. Expulsé du Parti pour vagabondage. D’autres poètes, choqués par son matérialisme vulgaire, se bouchèrent le nez. Pendant douze ans, il abandonna la poésie, gagnant de quoi mener une existence bourgeoise. Le but semblait atteint, et la liberté d’écrire retrouvée, lorsque la mort l’emporta. Dès le début, MB a dit ce qu’il faisait. Quelque chose d’insincère, à vendre. Il a mis ses cartes sur table, pour éviter les accusations de trahison. Pour survivre, il faut coucher. Et puis : C’est de l’art, disait-il. Ne dites pas que je l’ai dit. Renard rusé, il étudie le mode de vie des corbeaux, puis leur dit ce qu’il fait. Une œuvre singulière, une œuvre occasionnelle. MB n’est pas un stratège : à Waterloo, il joue le clown continental. C’est plutôt un tacticien doté d’une grande présence d’esprit, qui puise joyeusement dans la boîte à outils du poète absent. Je ne transgresse pas la mesure, je ne fais que la disperser, écrit Mallarmé dans la préface à Un coup de dés , omise dans la version du poème de MB »[2].
Tout comme Valérie Sonnier, Filip Francis a fait le voyage à Ornans. C’était en 1999 à l’occasion de l’exposition Réalités contemporaines, à la Maison Natale de Courbet. Cinq ans plus tôt, il s’est inspiré de La Rencontre de Gustave Courbet, conservée au musée Fabre à Montpellier. C’est également au musée Fabre qu’est conservée la Sainte Agathe de Francisco de Zurbaran. Hanchée comme une Madone, la jeune sainte de Catane, présente ses seins sur un plateau, sans ostentation, dans un geste de simple et digne offrande. L’œuvre appartient au courant ténébriste du maître espagnol. Filip Francis la soumettra également à son regard périphérique. De manière constante, depuis 1979, comme des milliers de peintre avant lui, il copie les maîtres. C’est une expérimentation sur la mémoire sensorielle et ses limites qui conduisent son travail selon deux axes de recherches principaux : le champ de vision périphérique, largement sous-estimé dans l’histoire de la représentation, et la désaturation. Filip Francis fixe exclusivement le point central de la toile modèle et reporte ce point sur la toile vierge. Il recompose la peinture en périphérie, à partir de la vision incertaine et floue que l’œil a sur les côtés ; il peint à la fois ce qu’il voit et ce qu’il perçoit. Notre champ de vision latérale nous permet surtout de détecter les changements et mouvements, mais il est d’une faible acuité, moins riche en cellules photoréceptrices que la vision centrale. Filip Francis continue à fixer le point central du tableau qu’il copie tandis qu’il peint la périphérie en gestes plus intuitifs, plus imprécis, à la jonction de la subjectivité et de l’objectivité, les limites de la vision opérant comme des métaphores de celles de la conscience. Son autoportrait au fard (2011) procède, lui, de ses recherches sur la désaturation, jouant sur l’infime nuance chromatique qui sépare le blanc d’une couleur dont la désaturation est poussée à l’extrême. La forme en devient ainsi presque invisible, et le regardeur doit alors faire appel à la suppléance de l’œil que sont sa mémoire et sa culture pour en redessiner les contours. Signalons – pour rester à Montpellier où sont aujourd’hui conservées la Rencontre de Courbet et celle de Francis – qu’invité à participer à une exposition intitulée Hep Marcel ! organisée par le FRAC Occitanie en 2006, Filip Francis désatura la broyeuse de chocolat qui figure dans le Grand Verre de Marcel Duchamp de même qu’il désatura également le profil de MD.[3]
Marcel Duchamp, voici notre troisième contrepoint. Il est lizénien, avatar des Sculptures génétiques, idée émise par le Petit Maître en 1971, complétée par le concept de Sculpture génétique culturelle établi en 1984. Il est Art syncrétique [1964] aussi : « Croiser toutes sortes de choses comme des animaux, des visages, des architectures, des arbres, des voitures, des chaises, des sculptures. » Ou encore : « Découper et mélanger deux styles. » En ce cas précis, Lizène croise deux œuvres : sur une photocopie de la photographie de Fountain de Marcel Duchamp, photo prise par Alfred Stieglitz dans sa galerie de New York en avril 1917, Lizène trace un demi masque dont les traits épousent parfaitement les bords de l’urinoir, l’orifice de la chasse d’eau transformé en bouche en O. Tout est dans l’inframince entre l’œuvre signée Mutt, la photographie de Stieglitz et le tracé de Lizène. Cette photographie de Stieglitz est parue pour la premières fois en mai 1917 dans The Blind Man, une revue satirique fondée à l’occasion du salon par Duchamp lui-même, Henri-Pierre Roché et Beatrice Wood. Louise Norton, l’amie de Marcel Duchamp, y signe un texte intitulé Buddha of the Bathroom, référence à la forme de l’urinoir tel que posé sur son socle par l’artiste. À la question « Est-ce sérieux ou est-ce une blague ? », elle répond : « c’est peut-être les deux »[4]. Qu’il nous soit permis de rappeler ici deux déclarations de Jacques Lizène. En mars 2000, Lizène affirme que : « Marcel Duchamp a fait du Lizène sans le savoir… quelque fois, (ah, ah, ah !) » En 2003, dans un long entretien accordé à Denis Gielen, il se déclare être le vingt-cinquième Bouddha.[5]
[1] Marcel Broodthaers, Industrial Poems. The Complete Catalogue of the Plaques 1968–1972, WIELS, Hatje Cantz, 2024
[2] Copie de Voyage N°4, 2007, (éditée par Michel Assenmaker & Olivier Foulon) The New Break, Bruxelles.
[3] FRAC Occitanie, Montpellier, textes de Gaye-Thaïs Florent et Céline Mélissent.
[4] Then again, there are those who anxiously ask, ” I s he serious or is he joking ? ” Perhaps he is both! Is it not possible? Louise Norton, Buddha of the Bathroom, The Blind man, 33 WEST 67th STREET, New-York, mai 1917
[5] Denis Gielen, Le vingt-cinquième Bouddha, Le Facteur Humain, 2003

Virgule, 1999
Huile sur toile et bois, 50 x 42 cm

Sculpture génétique [1971] culturelle [1984], en remake, Lizène croisé Duchamp, 2016
Encre et photocopie, 29,7 x 21 cm

Copie de Sainte-Agathe de Francisco Zurbaran dans le champ de vision périphérique, 2001
Huile sur toile, 129 x 90 cm



















































