Archives mensuelles : novembre 2011

Raphaël Van Lerberghe, « Bird’s eye view of… Regards sur une ville et une collection »

Raphaël Van Lerberghe participe à « Bird’s eye view of… Regards sur une ville et une collection », exposition conçue par Benoît Dusart et organisée au musée des Beaux Arts de Charleroi. Cette exposition rassemble les oeuvres de quinze artistes contemporains belges et internationaux, en dialogue avec des oeuvres d’artistes de la collection du musée.

« Charleroi pourrait évoquer tout, écrit Benoît Dusart Un désordre fait de rouille et de cendres, rayonnant de mystères et d’ombres. Charleroi est un fantôme, une comptine cruelle, une insaisissable adolescente. Charleroi est un paradoxe qui tient bon. On a trop dit sur les collines, la sueur et les gens. On a dit et rien dit, on a fait des images. Elles s’agglutinent en un collage infini… Charleroi absorbe, assimile, se métamorphose. On vit à Charleroi comme on marche en forêt. En déséquilibre. Il faut être un peu savant, poète au quotidien, légèrement à distance. La ville est toujours ailleurs. De l’autre côté du miroir, elle tient pour elle le secret de la mélancolie.
La première oeuvre qui accueille le spectateur n’en est pas vraiment une. Il s’agit d’une carte postale représentant un paysage industriel. Elle doit dater de la première moitié du XXième siècle. On y devine la Sambre et les terrils. On y voit des usines. La légende est : Bird’s eye view of Charleroi.
Tous les éléments sont là. Pourtant, les pièces du puzzle résistent. Si toutes les usines se ressemblent, je sais n’avoir jamais vu celles-là. Même à Marchienne. Même à Roux. Je suis des yeux le parcours du chemin de fer. Je ne l’ai jamais connu lorsqu’il traversait Jumet et Gosselies. Ma mère vivait à Heigne et voyait en continu les trains débordant de charbon embrumer le paysage. En rentrant de l’école, elle s’effrayait de la mine patibulaire des « gueules noires ». Y pensait-elle parfois lorsque, sous ses pieds, ils creusaient des kilomètres de galeries ? Ma mère a regardé longtemps l’image. Elle ne se rappelle pas avoir vu la Sambre si bleue. »

Et Benoît Dusart précise à propos de la participation de Raphaël Van Lerberghe :

 « Marcel Leborgne réalisa dans l’entre-deux-guerres des villas cubistes, des immeubles à appartements, une maternité de couleur rose qui synthétisait toutes les préoccupations esthétiques et sociales qui animaient l’époque. Beaucoup de ces bâtiments ont été détruits. L’immeuble de Heug, son chef d’oeuvre, tombe en ruine, des pavillons de la Cité de l’enfance sont aujourd’hui à l’abandon ou dénaturés par l’adjonction degarages ou de châssis en PVC. Parfois demeure la quincaillerie signée Gropius, des placages en bois précieux, quelques vitres bombées épousant les courbes généreuses de bâtiments conçus comme des paquebots. Charleroi, ville moderne, vu naître Bourgeois, Leborgne, Depelsenaire… Les rares archives accumulées sur Leborgne se partagent l’espace d’exposition avec des tableaux d’Emile Tainmont, Karel Maes, Fernand, Verhaegen, René Magritte. Six collages de Raphaël Van Lerbeghe font contre point à cet ensemble d’oeuvres. L’artiste a mis aussi en scène quelques images sur Leborgne. Le travail de Raphaël Van Lerberghe travail, d’une subtilité rare, occulte autant qu’il ne révèle. Lui demander de présenter ces documents se justifie en raison de la trace de plus en plus ténue laissée par l’architecte. »

Marcel Leborgne, les Etablissements De Heuq

Raphaël Van Lerbeghe 4 way fun, 2010 Papier découpé et dessin sur papier et carte postale 29,7 x 21 cm

Raphaël Van Lerbeghe Half pipe, 2010 Papier découpé et dessin sur papier et carte postale 29,7 x 21 cm

Musée des Beaux Arts de Charleroi, jusqu’au 25 février 2012
Artistes représentés : Jacques Alsteen, Alain Bornain, Samuel Buckman, Andréas Bunte, Paul Casaer, Marie-Noelle Dailly, Félix de Boeck, Paul Delvaux, Audrey Finet, Agnès Geoffray, Jean De Lacoste, Marcel Leborgne, Karel Maes, René Magritte, Xavier Noiret-Thomé, Juan Paparella, Pierre Paulus, Mira Sanders, Emile Tainmont, Adrien Tirtiaux, Emmanuel Van Der Auwera, Hannelore Van Dijk, Raphaël Van Lerberghe, Fernand Verhaegen. Organisée par l’espace d’exposition Incise en collaboration avec le Musée des Beaux-Arts de Charleroi, dans le cadre de Charleroi 1911-2011.

 

 

instruments de musique modifiés, musique génétique, musique à l’envers et doublement à l’envers (1)

instrument de musique modifié, masque africain a cimier, saxophone, 60 x 40 x 90 cm

instruments de musique modifiés

instruments de musique modifiés

Art syncrétique 1964, instrument de musique modifié, remake 2011, didgeridoo croisé tuba

Sculpture nulle 1980, instruments de musique modifiés en guise d’interrogation génétique, art syncrétique, croisement cor - clarinette, en remake 2011

instrument de musique modifié, art syncrétique 1964, trombonne croisé flute à bec, en remake 2011

instrument de musique modifié, art syncrétique 1964, ciste croisé baryton, croisé viole de gambe, remake 2001

 

instrument de musique modifié, art syncrétique 1964, trombonne à sept pavillons croisé guitare à cinq choeurs, remake 2001

 

Musique génétique. Écriture musicale basée sur la formule de base de l’ADN et ses quatre acides aminés : l’Adénine, la Cytosine, la Thymine et la Guanine (A.C.T.G.). Lizène imagine en 1987 qu’en redoublant ces quatre éléments, on obtient l’équivalent des huit notes : A, C, T, G, A2, C2, T2, G2 pour Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si, Do. Le premier A est donc un Do, le second A est un Sol. Ceci permettrait de composer de la musique sur le modèle de la structure de l’ADN et donc de créer de véritables portraits musicaux en se basant sur l’empreinte génétique de la personne à portraiturer. Dans un article récent, Emmanuel d’Autreppe, évoquant « ce pas d’autant plus essentiel qu’il est non décisif vers le son perpétuel en même temps que vers le nirvana d’une possible “cacaphonie” absolue », rapprochait le principe de la musique génétique et la machine à fabriquer des poèmes de Raymond Queneau, cet ouvrage combinatoire, hypertexte avant la lettre, permettant de composer à volonté cent mille milliards de sonnets, tous réguliers, bien entendu. Cette combinatoire génétique des partitions lizéniennes serait-elle à la musique, dans une universelle cacophonie, ce que l’œuvre de Queneau est à l’Ouvroir de littérature potentielle ? Il y a en tout cas dans cette manipulation pour le moins incongrue de la génétique quelque chose de pataphysique. Comme la musique à l’envers, la musique génétique est un procédé compositionnel, ce qui permet à chacun d’en faire. Mais comme aime à le répéter le Petit Maître : « Attention, la place est prise ! »

Genetic Music. Musical writing based on the basic formula of DNA and its four amino acids: adenine, cytosine, thymine and guanine (A.C.T.G.). In 1987 it occurred to Lizène that by doubling these four elements, one obtains the equivalent of the eight notes: A, C, T, G, A2, C2, T2, G2 for Do, Re, Mi, Fa, Sol, La, Si, Do. The first A is thus a Do, the second A is a Sol. This would make it possible to compose music using the model of the structure of DNA and therefore to create genuine musical portraits based on the genetic fingerprint of the person to be portrayed. In a recent article in which he evokes “this essential because non-decisive step towards perpetual sound and at the same time towards the nirvana of a possible ‘absolute cacaphony,’ Emmanuel d’Autreppe compares this principle of genetic music to Raymond Queneau’s machine for making poems, that combinatory work, or hypertext avant la lettre, which allows the user to compose at will any of a hundred thousand billion sonnets, all of them, of course, perfectly regular. Might this genetic combinatorial of Lizénian scores be to music, in its universal cacophony, what Queneau’s work is to potential literature? In any case, there is something pataphysical about this manipulation of genetics, which is incongruous to say the least. Like the backwards music, genetic music is a compositional process, which means that anyone can make it. But as the Minor Master likes to point out, “Hey, someone already is!”

 

Jacques Lizène, revue de presse

Dans H.ART sous la plume de Colette Dubois:

Dans L’Express, sous la plume de Annick Colonna-Césari

Dans Télérama sous la plume de Laurent Boudier :


Dans Flux News sous la plume de Lino Polgato :

Toujours dans Flux News sous la plume de Lino Polgato :

Le Rendez Vous :  Jacques Lizène sera l’invité de Laurent Goumarre, sur france Culture, le lundi 21 mars à 19H

 

Leo Copers, Aux Tuileries, le livre

Cet ouvrage rétrospectif retrace les cinq ans du projet « Aux Tuileries » mené par la FIAC. Plus de quarante oeuvres exposées en extérieur sont présentées dans ces pages. Les sculptures de Richard Long, Car Andre, Ugo Rondinone, Subodh Gupta de Tony Cragg ou de Franz West, les installations de Claude Lévêque, Kimsooja, Mona Hatoum, Michelangelo Pistoletto, Yayoi Kusama ou de Mark Dion se sont succédées dans les allées du jardin. Chaque oeuvre est accompagnée d’une notice explicative. Outre un texte de Jennifer Flay, directrice de la FIAC, cet ouvrage contient des contributions de Pierre Bonnaure, jardinier en chef du Jardin des Tuileries, de Marie-Laure Bernadac, chargée de l’art contemporain au musée du Louvre, et d’Henri Loyrette, président directeur du musée du Louvre.

En 2007, la galerie présentait MIST de Leo Copers dans la Cour Carrée du Louvre.
Livre relié en édition limitée, 144 pages, 18 x 27 cm. Une coédition Dilecta / FIAC

« Mist », de Leo Copers, est une œuvre qui fait appel au mystère, à la féerie, aux rites séculaires liés aux rythmes de la nature.
Installation éphémère, elle fut réalisée une première fois le 21 juin 1977 dans une maison particulière, sans public, sans témoins. Phénomène étrange du solstice d’été, de 14h14 à 15h14 précisément, une vague de brouillard, une vapeur d’abord, une brume de plus en plus abondante ensuite, déferle le long des escaliers qui donnent accès à la maison. La porte est entr’ouverte, le brouillard sort de la maison. C’est comme si celle-ci rejetait les dernières froidures de l’hiver, un dernier petit coup de froid à l’heure des feux de la Saint Jean. L’œuvre agit comme un phénomène paranormal, surnaturel. Elle rappelle les contes et légendes, suscite un imaginaire empreint de rites, de traditions, de phénomènes inexpliqués, de mythes ancestraux relatifs à la mécanique céleste, aux solstices et équinoxes. Le solstice d’été est jour de la magie, c’était le jour le plus important de l’année dans les sociétés anciennes pratiquant les cultes solaires. « Mist » participe pleinement de ces mystères, tandis que l’artiste, absent comme à l’accoutumé, prend la figure du druide.
Cette œuvre n’a été répétée que deux fois depuis sa création. Une première fois lors de la réalisation d’un film relatif à l’artiste, réalisé par Danny Deprez. Une seconde fois dans le cadre d’une exposition temporaire toute récente organisée au musée en plein air du Middelheim à Anvers. En ce cas, l’artiste a investi un ancien pavillon isolé, à l’architecture désuète, sis au fond du parc. Autre rituel, pas si éloigné de l’original, le brouillard s’est échappé du pavillon tous les jours, à l’heure où le soleil est au zénith, comme un souffle durant quelques minutes.

  

 

 

 

Jacques Lizène, sondage de l’extérieur

Sondage de l’extérieur, quand un artiste fait la démarche d’un sondage… c’est un pas en arrière, hop ! (la pièce est inspirée par un sondage de Daniel Meyer, réalisé dans le ministère où il travaillait à l’époque, un sondage de l’Intérieur donc). Jacques Lizène présente : Sondage… Allo ! Par le Petit maître liégeois, artiste de série Z, pitre en art et membre élu de l’Institut d’art stupide, également dit « art de la stupidité » Lieu : une sortie d’usine à Ougrée (banlieue industrielle liégeoise). Question posée : Êtes-vous pour le sacrifice et la contrainte contre la jouissance ? Suite de textes et photographies, 1976. 18 pages 21 x 27 cm, textes imprimés et photographies NB, tirage argentique.

  

  

 

 Travail (évité, aïe, aïe).

‘Le travail doit être maudit, comme l’enseignent les légendes sur le paradis, tandis que la paresse doit être le but essentiel de l’homme. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. C’est cette inversion que je voudrais tirer au clair.’ Kazimir Malevitch.
Une civilisation dont le but n’est pas la supression du travail (contrainte) et le dépassement du modèle de la « compétition spermatozoïque », doit être sapée.’ Jacques Lizène.

Beaucoup de choses ont été dites déjà, écrites aussi, sur le sort que l’art d’attitude de Jacques Lizène a réservé au sexe et à la génétique (l’avant-garde de ce dernier comme il dit) depuis ses premiers dessins minables (aux personnages parfois ithyphalliques) réalisés dans les années 1960 et les multiples performances ou déclarations d’intention qui s’en suivirent (Extinction de l’œuf, Sexe Marionnette, Vasectomie, etc.). Par contre, il est un autre sujet que le Petit Maître a tout autant abordé durant sa carrière, également essentiel pour comprendre ce qui le fait courir aujourd’hui encore, mais auquel on porta une attention moindre car il implique le corps  de façon moins sensible et affective; je veux parler du travail (industriel et prolétaire) auquel fait référence, à la manière du Monument an X (1967) de Marcel Broodthaers, une sculpture de 1969 associant un pinceau et une truelle (Sculpture). Le motif du mur de briques, récurrent déjà  chez son aîné (voir l’ensemble, sur ce thème, des pièces montrées à l’exposition L’Angélus de Daumier, Paris 1975), intervient aussi à de multiples reprises dans l’œuvre du « Petit maître » comme une métonymie (d’ailleurs il s’agit presque toujours de  fragments) du travail considéré comme contrainte, à moins d’y voir la métaphore de son évolution carcérale : le camp de travail (genre fascisme ordinaire). C’est en effet un mur (l’enceinte de l’usine sidérurgique de Cockerill en face de la clinique d’Ougrée) qui aurait été, selon son auto-biographie fictive, le premier élément visuel marquant, à la limite traumatisant, qu’aurait perçu inconsciemment en 1946, l’année de sa naissance, le futur artiste, et qui l’aurait poussé à devenir ce peintre de paysages industriels qu’il est aujourd’hui. Le mur donc, qui apparaît régulièrement à partir du début des années 1970 comme fond de plusieurs oeuvres (Travelling de gauche à droite sur un mur (1971), Contraire le corps à s’inscrire dans le cadre de la photo (1971), etc.), est devenu assez logiquement un des leitmotivs sur lequel Jacques Lizène ne cessera de revenir, notamment par sa pratique du remake, comme sur une image obsédante, mieux aliénante du travail, au sens où celui-ci est perçu comme un déni de l’individu libre, comme le révélateur aussi de sa condition d’homme frustré : ‘Derrière n’importe lequel des détails du paysage urbain, il y a la présence de la fatigue d’un ou de plusieurs individus. Et pour certains d’entre eux (peut-être) une certaine misère sexuelle à vivre… aieaieaieaie !’ (Regard au bas des murs (1971) réutilisé comme perçu et non-perçu). Ce n’est peut-être pas un hasard non plus s’il choisit pour sa présentation d’un document sur la vie comme « camp de travail » (dans le contexte de l’exposition Mémoire d’un pays noir (1975) au Palais des Beaux-Arts à Charleroi, avec le groupe CAP notamment) de s’attacher à un ouvrier littéralement aliéné : ‘Lizène entreprit de raconter, écrivait Jacques Lennep dans le catalogue, L’histoire de la misère de Marc W., apprenti d’usine à Ougrée (plus précisément le cas d’un déséquilibré) en présentant, à la cimaise, des photos et texte sur ce personnage mais aussi un drap de lit maculé de sperme. Un enregistrement diffusait les cris de l’aliéné.’ La description de cette pièce caractéristique de l’art relationnel de CAP témoigne de ce que la problématique sexuelle, en l’occurence misérablement onaniste, n’est en réalité pas séparé (comme le suggéraient déjà les actes manqués commis, tels des lapsus révélateurs, par une main-d’oeuvre forcée) de la problématique du travail, ici dramatiquement oppressante, pour ne pas dire violemment obscène. C’est que la libération des travailleurs aliénés (au sens marxiste) passerait, si on veut, par une révolution où l’acte sexuel ne serait plus subordonné à la procréation mais dédié seulement au plaisir érotique. Dans ce même catalogue toujours, la décision de l’artiste de se faire stériliser (Non procréation, 1970) se trouve d’ailleurs justifiée par son refus, finalement plus politique qu’on ne l’imagine a priori, de ne pas produire de « viandes à travail » (dixit). Ce lien entre misère sexuelle et misère sociale se retrouve à nouveau sous-entendu, sinon établi, dans la formulation tendancieuse de la question que Lizène tentera en vain (art de l’échec) de poser, sous la forme (parodique) du sondage (Sondage… Allo !, 1976), à des ouvriers sortant de l’usine : ‘Etes-vous pour le sacrifice et la contrainte, contre la jouissance ?’ Enfin, on ne peut manquer d’évoquer aussi le Mur à la matière fécale ou Mur des défécations (1977) où le scatologique, comme on l’a dit aussi du sexuel, n’est nullement séparé de la critique du travail, puisqu’il s’agit d’accéder à l’autonomie de peintre-travailleur en étant son propre tube de couleur, c’est-à-dire survivre en vendant sa merde ; toucher l’argent ; se payer à boire et à manger ; déféquer ; repeindre avec sa matière fécale ; vendre à nouveau et… ainsi de suite. En conclusion, j’imagine volontiers les différentes postures de circuit fermé (onanisme, vasectomie, scatologie) empruntées ou citées par Jacques Lizène, comme relevant du plus pur dandysme en ce qu’il s’agit finalement d’opposer à la tyrannie du travail obligatoire, sinon son oisiveté, du moins ses facéties d’homme libre. En ce sens n’est-il pas symptomatique que Jacques Lizène se soit toujours posté aux sorties d’usine, et jamais à l’intérieur, optant pour ce moment de la vie moderne où la masse prolétaire est libérée chaque jour de la contrainte du travail et se disperse à travers la ville pour s’employer individuellement, comme le montre Harun Farocki dans La Sortie des usines (1995) (documentaire sur le film des Lumière), à son temps libre, à ses loisirs,….   (Denis Gielen, dans Jacques Lizène, Tome III)

Work (avoided, aïe, aïe).

“Work must be cursed, as the legends about paradise teach us, while indolence must be man’s essential goal. But the opposite happened. It is this opposite that I would like to sort out.” Kazimir Malevich.
“A civilisation whose goal is not the abolition of (forced) work and the transcendence of ‘spermatozoan competition’ must be undermined.” Jacques Lizène.

Much has already been said and written about the fate reserved for sex and genetics (the avant-garde of genetics, as he says) in Jacques Lizène’s Attitude Art, from his first Pathetic Drawings (with their sometimes ithyphallic figures) executed in the 1960s and the multiple ensuing performances and declarations of intent (Killing the Egg, Penis Puppet, Vasectomy, etc.). There is, however, another subject that the Minor Master tackled just as frequently throughout his career and which also plays an essential part in understanding what makes him tick today, but we pay less attention to it because it involves the body in a less sensitive and affective way: I am talking about work (industrial and proletarian), to which a sculpture from 1969 combining a paintbrush and a trowel (Sculpture) refers, in the manner of Marcel Broodthaers’s Monument to X (1967). The brick wall motif – already recurrent in the work of his elder (on this theme, see the set of pieces shown at the exhibition L’Angélus de Daumier, Paris, 1975) – also intervenes on several occasions in the “Minor Master’s” work as a metonym (indeed, the walls are nearly always fragments) of work seen as a constraint, unless it is a metaphor for its incarcerating evolution – the labour camp (ordinary fascism). According to his fictional autobiography, it was a wall (the one around the Cockerill steel factory opposite the clinic in Ougrée) that supposedly formed the first striking, almost traumatic visual element the artist-to-be unconsciously perceived when he was born in 1946 and drove him to become the industrial landscape artist he is today. The wall that regularly crops up as the background to several works from the 1970s onwards (Tracking from Left to Right on a Wall, 1971, Forcing the Body to Fit Itself into the Frame of the Photograph, 1971, etc.) has quite logically become one of the leitmotivs to which Jacques Lizène keeps returning (notably through his remakes), like an obsessive or even alienating image of labour, i.e., where it is perceived as a denial of the free individual and revelatory of his condition as a frustrated man: “Behind any detail of the urban landscape is the presence of the tiredness of one or more individuals. And for some of them a certain sexual deprivation to be experienced (perhaps)… aieaieaieaie!” (View along the Bottom of the Walls (1971) Re-used as Perceived and Not-Perceived). It is perhaps also no coincidence that, when presenting a document on life as a “labour camp” (in the context of the exhibition Mémoire d’un pays noir (1975) at the Palais des Beaux-Arts in Charleroi, notably with the CAP group), he chose to focus on a worker literally stricken by alienation: “Lizène set about telling the story, wrote Jacques Lennep in the catalogue, L’histoire de la misère de Marc W., apprenti d’usine à Ougrée (more specifically a mentally disturbed case) by presenting photos and text on this character, but also a bed sheet stained with sperm. A recording played the insane man’s cries.” The description of this characteristic piece of CAP’s relational art shows that the sexual problematic, here pitifully onanist, is not (as the subconscious gestures or revelatory Freudian slips of a forced workforce suggested) actually separate from the problematic of labour – here dramatically oppressive, if not to say violently obscene. It is as though he were saying that the liberation of alienated workers (in the Marxist sense) would come through a revolution where the sexual act would no longer be shackled to procreation but dedicated solely to erotic pleasure. In this same catalogue, the artist’s decision to have a vasectomy (Non-Procreation, 1970) is justified by his refusal – actually more political than one could have thought – to produce “meat for work” (as he put it). This link between sexual deprivation and social deprivation is again implied, if not established, in the tendentious formulation of the question that Lizène tried, to no avail (the art of failure), to put to workers coming out of a factory in the form of a (parodic) survey (Survey… Hello!, 1976): “Are you for sacrifice and constraint and against pleasure?” Lastly, we cannot fail to also evoke the Faecal Matter Wall or Defecation Wall (1977), where the scatological, like the sexual, is not separated from the criticism of work, for the idea is to become an autonomous painter-worker by becoming your own tube of colour, i.e., survive by selling your shit; get paid for it, pay for your food and drink; defecate, paint again with your faecal matter, sell again and… so on.
In conclusion, I can easily imagine the different closed circuit postures (onanism, vasectomy, scatology) borrowed or cited by Jacques Lizène as being pure dandyism, for they are all about confronting the tyranny of obligatory labour, if not with idleness, at least with the facetiousness of the free man. In this sense, is it not symptomatic that Jacques Lizène always stood outside factories, never inside, choosing the moment in modern life when the proletarian masses are freed from the constraint of work and head into the town to individually live their free time and leisure, as Harun Farocki showed in Workers Leaving the Factory (1995, a documentary on the film by the Lumière brothers)…?

 

 

Emilio Lopez Menchero, Check Point Charlie, les images 2

Emilio Lopez Menchero
Trying to be Arafat, 2010
Photographie couleurs marouflée sur aluminium, 110 x 90 cm.

Emilio Lopez Menchero
Trying to be Carlos, 2011
9 photographies couleurs et NB marouflées sur aluminium
La série est éalisée à partir de la page de la revue allemande STERN NR.33 du 12.8.2010 page 108 rubrique Kultur, illustrant l’article « Verätter töten wir » interview de Illich Ramirez Sanchez alias « Carlos » par Stephan Maus.

Emilio Lopez Menchero
Trying to be Frida, 2005
Photographie couleurs marouflée sur aluminium, 105 x 128 cm

Emilio Lopez Menchero
Trying to be Engels, 2011
Photographie NB marouflée sur aluminium

Jacques Lizène, Volets clos, interruption de lumière

Passage de Retz, Orangerie

 

– A gauche : Pose d’une fenêtre morte, 1970. Dans l’état montré dans l’exposition : Documents, traces et informations relatifs aux travaux précités, Galerie Yellow, Liège 1970. Châssis de fenêtre, transparents, lettrage, croquis, photographies de l’action Volet Clos et carton d’invitation.
– Au centre : Interruption de lumière. 1971, NB, sans son, 8 mm, projet vidéo transféré sur DVD, 3’39. Ed. Yellow.

La caméra filme en plan fixe la prise électrique du projecteur qui éclaire le lieu de tournage. Après un très long moment, une main se glisse dans le champ et retire la prise de courant. Noir. Le générique sur panneau, tapé sur une Remington portative précise : « L’auteur n’apprécie pas vraiment son film. S’il l’a réalisé c’est parce qu’il se méprise un peu de temps en temps… (peut-être) ». Lizène ajoute aujourd’hui que les points de suspension sont céliniens et le (peut-être) référence à Beckett. 

– A droite : Volet clos, 10 photographies NB, tirage argentique, 1970. 300 x 35 cm

Volet Clos. Seconde exposition personnelle de Jacques Lizène à la galerie Yellow, en Roture à Liège, 1970. Une exposition aussi radicale que la Vasectomie, sculpture interne datée de la même année. Lizène ferme la galerie pour cause de deuil. Sa principale intervention consiste à baisser le volet de la vitrine de la galerie. Sur celui-ci, il appose un lettrage : « Volet Clos. Hommage à la non-procréation. Jacques Lizène. Galerie Yellow ». Le soir du vernissage, Lizène occultera la galerie ; il en parfumera l’obscurité avec des senteurs de mortuaire. Noir funèbre. Une seule œuvre occupe un angle de la galerie, un châssis de fenêtre posé sur le sol, contre la cimaise. C’est la pose d’une fenêtre morte. L’humanité est sans perspective, elle ne peut regarder au loin. Lizène affiche un texte sur le mur, à côté de la fenêtre : « S’il m’était donné de pouvoir éteindre gentiment à jamais toute vie, je n’hésiterais peut-être pas un seul instant. Jacques Lizène. » Peu de temps après, Lizène réexposera ces œuvres dans un autre dispositif (Documents, traces et informations relatifs aux travaux précités, galerie Yellow). Cette fois, la fenêtre, toujours aveugle, est accrochée au mur. Dans l’embrasure, Lizène punaise une série de photos, des Volets clos, des vues de l’exposition précédente. Il surmonte le tout d’un texte imprimé sur film : « Lizène a parfumé l’obscurité le 18.12.1970. »
L’exposition agit comme un manifeste, le manifeste visible d’une sculpture invisible, la Vasectomie. Lizène se dira représentant de l’art conceptuel comique. Là, il s’agit plutôt d’un art conceptuel tragique.

Closed Shutter. Jacques Lizène’s second personal exhibition at the Galerie Yellow Now in Liège, 1970. This exhibition was as radical as Vasectomy, the internal sculpture that dates from the same year. Lizène closed the gallery down for private mourning. His main intervention entailed closing the shutter of the gallery window. On it, he posted lettering that read: “Closed Shutter. Tribute to Non-Procreation. Jacques Lizène. Galerie Yellow.” For the opening night, Lizène blacked the gallery out and perfumed the darkness with the scent of mortuaries. Funerary black. One work stood in a corner of the gallery: a window frame on the floor, propped against the wall. A dead window. Mankind has no perspective, it cannot look into the distance. Lizène posted a text on the wall beside the window: “If I was given the power to kindly snuff out all life forever, I might not hesitate for a moment. Jacques Lizène.” Shortly afterwards, Lizène re-exhibited his works in another set-up (Documents, Traces and Information Relating to the Aforementioned Works, Galerie Yellow Now), where the blind window was hung on the wall. In the window, Lizène pinned a series of photos, Closed Shutters and views of the previous exhibition, surmounted by a text printed on film: “Lizène perfumed darkness on 18.12.1970.” The exhibition acted as a manifest; the visible manifest of an invisible sculpture, Vasectomy. Lizène would say he is a representative of comic conceptual art. Here it was more tragic conceptual art.

Volet clos, hommage à la non procréation, en remake 2008

 

     

 

     

Volets clos, 1970. Tirages argentiques NB, 30 x 30 cm

 

 

Emilio Lopez Menchero, Check Point Charlie, les images (1)

A l’IKOB, tout juste cinquante ans après cette fameuse journée du 27 octobre 1961 où chars russes et américains se sont fait face sur la Friedrichstrasse à Berlin, Emilio Lopez Menchero rassemble le matériel de sa performance « Check Point Charlie », produite en septembre 2010 à Bruxelles. Incongrue, singulière sculpture, la reconstitution de la célèbre guérite berlinoise, checkpoint entre l’Est et l’Ouest, occupe l’espace d’accueil de l’institution muséale eupenoise. Portant les stigmates des violences dont elle fut l’objet durant la performance, elle agit comme un signe fort et doublement mémoriel. Sur la Fredrichstrasse, Le barrage avec la guérite et les sacs marrons entassés que l’on voit aujourd’hui ne sont pas plus authentiques, mais qu’importe, on s’y croirait, et les touristes sont ravis. D’ailleurs, deux faux soldats, l’un américain, l’autre russe, n’hésitent pas à se faire photographier avec les visiteurs en plein milieu de la rue. Emilio Lopez Menchero, sanglé dans son uniforme, en fit de même durant le vernissage de l’exposition eupenoise, tout comme il contrôla les passant porte de Flandre en septembre 2010. Une grande bâche rappelle l’événement, tout comme la vidéo et les documents que l’artiste a disposé dans les rayons de la bibliothèque qui occupe ce no man’s land du centre d’art. Parmi ces documents disposés en patchwork, des coupures de journaux illustrent tant la journée berlinoise du 27 octobre 1961 que la performance  bruxelloise de septembre 2010, tandis qu’une série de photographies témoignent de la construction de la guérite de la porte de Flandre, des deux jours de performance d’Emilio Lopez Menchero et de la découverte du site après la tentative d’incendie dont ce cabanon fut l’objet.


Septembre 2010. Emilio López Menchero stationne porte de Flandre à Bruxelles, sanglé dans un costume militaire américain. Avec sérieux et un remarquable naturel, il arrête d’un geste martial piétons, cyclistes, automobilistes, et même les autobus qui franchissent le pont du canal. Pour le temps d’un week-end et d’un festival pluridisciplinaire, en pleine Semaine de la Mobilité, l’artiste a reconstitué au milieu de la chaussée, à l’identique, le décor du Checkpoint Charlie berlinois. L’atmosphère est cinématographique ; rien ne manque, le mur de sac de sable, les drapeaux soviétique et américain, la célèbre cahute, le panneau annonçant, en quatre langues, qu’au delà de ce point de contrôle, on quitte le secteur américain. Ou plutôt le quartier trendy et gentry, de la rue Antoine Dansaert, ses bars branchés, galeries d’art et boutiques de mode. Afin d’annoncer sa performance, l’artiste s’est approprié l’un des célèbres clichés du 27 octobre 1961. Ce jour-là, la tension est à son comble : chars et soldats des deux camps se font face, Friedrichstraße, durant toute la journée, suite à un différend opposant l’Est et l’Ouest à propos de la libre circulation des membres des forces alliées dans les deux moitiés de la ville.
Installer un checkpoint porte de Flandre, aux limites de Bruxelles Ville, alors que la Belgique vit une crise communautaire sans précédent, l’idée est évidemment piquante, mais à la marge tant la géostratégie du projet est sensible. L’emplacement choisi par l’artiste se situe, en effet, à deux pas du boulevard du Neuvième de Ligne et du Petit Château, l’un des dix-neuf « centres ouverts » de Belgique : il accueille plus de 700 demandeurs d’asile venus des quatre coins du monde. De l’autre côté du canal, on plonge « au delà de Gibraltar » pour paraphraser le titre du film de Taylan Barman et Mourad Boucif, tourné à Bruxelles il y a dix ans. La densité de population immigrée y est l’une des plus fortes de la capitale. Assurément, l’art en contexte réel se définit comme un art de l’action, de la présence et de l’affirmation immédiate. Au fil des heures et des réactions, l’œuvre catalysera de fortes tensions, tant en prise avec l’histoire qu’avec le réel. L’artiste sera d’ailleurs pris à parti, le drapeau soviétique emporté comme un trophée, la bannière américaine piétinée et jetée dans le canal, le feu bouté au bâtiment du poste de contrôle. Oui, les frontières existent, à Bruxelles comme à Gaza.


Emilio Lopez Menchero expose à l’Ikob, Museum für Zeitgenössische Kunst, à Eupen,  jusqu’au 8 janvier 2012. Informations : www.ikob.be